
Huitième jour
Jean-Marie Lhuillier n’a jamais connu que Boussac. Petit-fils et fils de tisserands, il a grandi et travaillé pendant quarante-quatre ans au sein de cet empire du textile qui s’étendait des Vosges jusqu’aux plantations de coton en Afrique. La crèche, la maison, les colonies de vacances, tout était Boussac. Les ouvriers habitaient la cité du tissage, ils n’avaient qu’à traverser la rue pour travailler, dès l’âge de 14 ans. Aussi, Jean-Marie Lhuillier se sent-il abandonné depuis son licenciement en 2003. Aucune association d’anciens pour prendre le relais, se réchauffer autour de bons vieux souvenirs. Sa femme est décédée l’année dernière. Restent un paysage en friches, d’usines ouvertes aux quatre vents et d’ouvriers endeuillés.
Responsable d’une cantine, Jean-Marie Lhuillier croise les doigts pour que cela dure le plus longtemps possible, au moins dix ans. Ce n’est pas avec sa retraite Boussac qu’il pourra terminer ses jours : 800 euros par mois avec la complémentaire. Son poste au tissage était pourtant d’une complexité déroutante : en tant que « Chargeur de métier à tisser », il alimentait les bobines et réparait les brèches. Va pour l’écru ; pour la couleur, quand il y avait 4-5 fils, c’était une autre paire de manches. Il fallait respecter les motifs, mettre les bonnes couleurs aux bons endroits. Et les machines tournaient à 250 coups minutes, chaque point était compté. Alors quand la machine se grippait …
Lhuillier a travaillé de nuit pendant vingt-trois ans, de 21 h à 5 h du matin. Pour la vie de couple, il se rattrapait le week-end en emmenant madame, là où les tournois de pétanque s’organisaient. Quand Boussac a fermé Portieux, Jean-Marie Lhuillier s’est retrouvé au tissage à Nomexy, à quelques kilomètres de là. Il a fallu sortir de la cité, prendre l’autocar. Au départ, un copain taxi le déposait à l’arrêt de bus. Puis, rapidement, il n’y a plus eu de navette entre son quartier et l’usine, plus de bus, plus de crèche non plus d’ailleurs. Jean-Marie Lhuiller a pris sa voiture. Mais c’était déjà trop tard. L’empire Boussac s ‘était écroulé. Le père était parti, laissant les enfants dans un silence brutal. Jean-Marie Lhuillier hausse les épaules, s’accroche à la beauté du métier, fier d’en avoir été. Travailler pour Dior, Agnès B et Cardin, ce n’était pas rien.





