Sept petits jours à Marseille

Marseille…Son vieux port, sa Cannebière, ses calanques... Nous ne les avons pas vus. Voici la dernière ville de France dont le centre est populaire ce qui en langage politiquement correct signifie pauvre. C’est là que nous avons trainé nos yeux et nos oreilles, rue de la République, à Belsunce, à Noailles. Tout contre, grandit un grand projet urbain, Euroméditerranée, un nouveau quartier de ville qui remplace sur le littoral, un océan de friches et d’entrepôts. Le projet plastronne en front de mer pour plaire aux touristes, aux entreprises, aux croisièristes, et la façade sera belle, vue du large. Mais c’est son dos que les Marseillais des quartiers les plus pauvres auront sous le nez. Entre ces deux mondes, le lien est ténu voire inexistant. Encore effiloché par les discours de la ville sur le visage moderne, net et rasé de près qu’elle aimerait bien montrer, des rues propres, un habitat rénové, bref un décor. Et des gens… Ma foi, on ne sait trop quels gens. Beaucoup se sentent indésirables et peu désirés dans cette modernité. C’est pourtant là qu’ils ont vécu.

Entre nostalgie et regret, espoirs et inquiétudes, Marseille traverse un entre-deux qui la met mal à l’aise. Fière de son image de rebelle, la ville râle à grands coups de mentons contre ces « fonds de pension américains » et ces capitaux dont elle sait au fond qu’ils lui feraient le plus grand bien. Question de dialogue, de méthode? Les Marseillais que nous avons rencontrés ne se cachent pas tous derrière Pagnol, ne regardent pas tous vers le passé et se sentent tous concernés par l’avenir de leur ville. Beaucoup seraient sans doute prêts à essayer de comprendre et accepter ce nouveau morceau de ville à l’architecture étonnante et plutôt réussie. Si on le leur  demandait.

En cliquant sur les liens ci-dessus, vous pourrez comprendre ce projet collectif et hexagonal, suivre notre périple en choisissant un thème ou un lieu ou bien dérouler ce blog comme nous l’avons construit, au jour le jour et nourri de nos questions et de quelques essais de réponses.

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Un expat’ venu de Lyon

Grand, beau, sourire émail diamant. Toutes les raisons de se méfier de ce beau gosse comme d’une bombe blonde à qui on ne prévoit pas forcément de faire la conversation. Tout faux. Fabrice Billion est lyonnais, installé depuis dix ans à Marseille et déroule avec efficacité une vision de la ville  qui l’entoure et qu’il observe tous les jours. Arrivé avec une bande « d’expat’s» comme lui, il est seul aujourd’hui. Accepté par ses voisins mais guère plus, surtout qu’il n’aime pas le foot. Tous les autres sont repartis, excédés par cette ville ou carriéristes. « Pour évoluer, il aurait fallu que je monte à Paris. Quand on m’a proposé une mutation, j’ai changé de boulot, pour rester ». Rester près des Calanques, de la mer où il plonge et chasse, de la lumière et du soleil. Salarié dans une entreprise de promotion immobilière marseillaise, il est aux premières loges pour voir se transformer la ville et rencontrer, sur des chantiers, ceux qui n’habitent pas forcément son quartier. « ça n’a pas changé ici, le manoeuvre est algérien, le maçon, portugais, un peu plus haut dans la hiérarchie il y a les Italiens, et le chef de chantier est français, blanc en tout cas. Tout ce monde se balance des vannes sur ses origines et les clichés qui vont avec mais tout le monde mange ensemble et travaille dur. Les travailleurs immigrés, surtout ceux de la première génération, font le boulot que les jeunes Français n’ont plus envie de faire ». Il raconte, plus sobrement que les Marseillais, les excès et les défauts de cette ville qu’il a choisi d’aimer. La grève des poubelles ? Pas si dramatique, « Ils en rajoutent toujours des tonnes. A les entendre, c’était la guerre, n’exagérons rien, ça a été plutôt bien géré. Les feux de poubelle, il y en a eu quelques-uns… les rats aussi. Bon, il y en a ailleurs ».

Résigné sans être blasé, pessimiste sans être défaitiste. Les industries ? Elles sont parties. Les commerces pour les remplacer ? Il va falloir beaucoup de clients. Le port ? fini. « Je peux facilement faire la comparaison avec Lyon, dit-il. Lyon sans la chimie ne serait rien, mais là-bas, il y a depuis des décennies une vision politique pour la ville. Ici rien, des pagnolades entre des élus dont ni la compétence, ni l’honnêteté ne sautent aux yeux. On verra ce que donneront les projets… A deux ans de l’année de la culture en tout cas, je vous défie de trouver un lieu animé la nuit. Il y a trois pubs qui se battent en duel sur le Vieux Port, mais les restaurants sont vides, même le samedi soir. C’est une question d’argent. Dans le centre-ville, les gens n’ont pas 20 euros à dépenser dans un repas. Aussi simple que ça. Les écarts sont énormes, en quelques rues, on change de monde ». Fabrice Billion habite côté sud de la Canebière, encore assez près du centre pour ne pas justement changer de pays en rentrant chez lui. Assez loin pour s’éloigner des quartiers très populaires où il ne se sentirait pas chez lui. Il rentre à pieds d’ailleurs car dans la seconde ville de France, le métro ferme à 23h et les bus ne roulent pas la nuit.

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Galéjades

Galéjade: terme usité en Provence pour désigner une façon exagérée et plaisante de raconter ou de peindre les choses.

Quelques perles glanées aux coins d’une rue, d’un bar, d’une table… Pour les parleurs pointus que nous sommes, ces ponctuations typiquement marseillaises nous semblent mises tout exprès au bout des phrases pour nous faire rire. Ce serait bien trop d’honneurs, avec ou sans nous, les mots fleurissent. Manquent les mains et l’accent.

Trois enfants se la racontent.

Moi, mon père, c’est le plus rapide.

ah-oui? comment ça? Ah ben il est coureur automobile, il fait du 200 à l’heure.

Ah mais non, c’est mon père à moi le plus rapide, il conduit le TGV…

Mais non… Mon père à moi, il va le plus vite, il pilote des avions, il fit du 1000 à l’heure.

Le dernier à parler, le minot marseillais:

Mais non, vous avez rien compris, le plus rapide du monde c’est mon père à moi, il travaille à la mairie de Marseille. Il finit à 5 heure, eh bé à 4h et demi, il est déjà à la maison.

A Marseille, on est avant gardiste, on a depuis toujours l’expérience du chaos.

Marseille, c’est Notre Dame de la Garde et le Vieux Port. Les touristes y vont pas plus loin que ça. La mairie non plus.

Barcelone, parole, c’est une beauté, c’est propre. Quand je pense qu’à Marseille on pense qu’à se regarder le nombril.

Ils pensent que les croisièristes vont nous sauver la ville.

Tout ça c’est la faute aux syndicats. j’ai travaillé sur le port. Je gagnais bien ma vie, jusqu’à ce que la CGT arrive dans mon entreprise. Ils ont négocié tellement d’avantage sociaux qu’au bout d’un an, la boite a fait faillite, on a tous été licenciés.

Le TGV, c’est le train qui fait monter les loyers.

A Marseille, les socialistes sont de droite.

Le feuilleton Plus belle la vie a imité tous les clichés du Panier et maintenant, ils vont nous refaire la place des 13 coins pour ressembler au décor du film

Poubelle la vie, ça c’est le coup fatal.

Je connaissais un ouvrier du bâtiment, il gagnait 1200 euros, il était marié avec trois enfants et il payait des impôts. Je lui ai dit: « montre moi ta déclaration », ce n’est pas normal. Dans la case revenu, il avait inscrit beaucoup plus, il trouvait que son salaire ne faisait pas assez « bien ».

Vous les avez rencontré les petits Mia, avec les bracelets et les bagues. Ils sortent pas très tôt, ils dorment tard, c’est fatigant de porter tous ces bijoux.

Quand la mairie a voulu mettre des parcmètres dans ma rue, tout le monde est descendu dans la rue pour manifester contre, et de manière spontanée. On s’est arrangé sur le tarif. Pendant la grève des poubelles,  je n’ai vu personne dans la rue.

A un moment, il faut toujours conclure, et là, on te l’embobine, on te l’enfarine…

A propos d’un parisien d’origine tunisienne descendu à Marseille: tiens, c’est bizarre un arabe qui parle le pointu.

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La tour de l’autoroute

Ca y est, j’y suis. Illumination matinale. Il suffisait de marcher sur le terre plein central, plutôt un étroit muret, de la bretelle d’autoroute A55 qui rentre en ville à 110 à l’heure pour comprendre enfin ce gratte-ciel. Vision toute subjective sans doute, mais quand même. La tour de CMA-CGM, conçue par Zaha Hadid qui surplombe désormais le port de Marseille et la ville entière est cinétique. Et le dictionnaire ne me donne pas tort. Cinétique: se dit de l’énergie d’un solide en translation, vitesse d’un corps en mouvement. A bien regarder cette tour, au plus près, elle reprend les lignes des routes qu’elle domine, comme si elle même fuyait dans une autre direction. Prouesse d’architecte, sa courbe est en parfaite harmonie avec le mouvement des voitures qui passent à hauteur de son quatrième étage. Prouesse d’ingénieur, pour suivre cette ligne, la structure se plie, se tord, se penche sans angle et  file à la verticale entraînant avec elles des panneaux de verre tous uniques ou presque. Prouesse d’urbaniste, sur le papier, la démonstration est sans doute implacable d’intégration dans le site. Mais quel site au fait? Au sol, l’espace est étroit, les trottoirs ridiculement peu large et le piéton perdu entre des tonnes de béton zigzague entre des piliers d’autoroute. Vue d’un peu plus loin, la tour émerge d’on ne sait trop où. De plus loin encore elle rougeoie dans les rayons du coucher de soleil. Depuis l’intérieur, il n’y a pas photo, vue à 360° unique et non partageable. Pour quel site déjà?

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Ces friches, une ville?

Le bus n’est pas loin d’être plein. et c’est le dixième de la journée. Autant hier. Peu de jeunes à bord, deux adolescents sans doute traînés là par leurs parents. « Vous pouvez monter, on va y aller ». Où? Pas bien loin, dans les rues qui longent le port de commerce et au milieu des immeubles tout neufs, de verre, construits au  nord de la place de la Joliette, le long de l’ancien entrepôt des docks reconvertis en bureaux il y a déjà quinze ans, « 80.000 m2, 200 entreprises, 3000 emplois et bientôt de nouveaux commerces » raconte la guide. Porte d’Aix, rue de la République, le Vieux Port, le J4. S’égrènent les chiffres, les m2, les projets, les noms d’architectes, les années de livraison des chantiers…

Le voyage dans le temps est plus aventureux. Car il faut s’imaginer que ces chantiers, ces millions de m3 de terre retournée, ces algécos par centaines, ces trous dans le sol, ces grues, laisseront la place à un quartier tout neuf. Le nouveau centre ville de Marseille, « vitrine touristique, pôle d’emplois, centre culturel… à deux stations de métro de la gare Saint-Charles et à trois heure de Paris ». Message reçu.

Une trentaine de chantiers sont en cours, bureaux, musée, centres commerciaux, hôtels, multiplex, tour de logements, hôpital, écoles, parkings… Un morceau de ville sur plus de 300 hectares qui raccorde le port de commerce et la gare maritime au vieux port et à la Cannebière par le bord de mer  inaccessible depuis des années et s’enfuit jusqu’à l’Estaque au nord. La crise a stoppé net l’élan de ce projet baptisé Euroméditerranée, décidé par l’Etat il y a des années et finalement lancé en 1995. La perspective de 2013, année de la culture à Marseille, lui a redonné un peu de souffle. Pas question d’accueillir touristes et artistes dans les gravats, il faut faire le maximum en trois ans.

Un petit tour  jusqu’à Cap Pinède, au nord, donne la mesure du travail achevé et de ce qui reste à faire. Des entrepôts à perte de vue, des parkings, des empilements de containers  se dressent entre la ville et la mer. Des friches, un habitat de bric et de broc, un entrelacs de routes superposées dessinées pour la voiture et rien que pour elle. On y trouve aussi le « centre commercial de la Madrague ». Le nom est pompeux pour un immense marché, aux puces, aux  légumes, aux vêtements, aux tissus, à la brocante, aux voleurs aussi, installé dans d’anciens hangars à bateaux. Loin, loin, loin de l’image aseptisée des prospectus d’Euromed. De là, depuis la passerelle d’autoroute qui pénètre jusqu’au coeur de la ville, une mince bande bleue au loin. La mer.

Retour vers le centre. La tour de verre de 143 mètres construite par l’armateur Jacques Saade pour loger sa société  CMA-CGM émerge entre deux passerelles de béton, au bout d’une voie ferrée désaffectée. Le bâtiment conçu par Zaha Hadid, une star de l’architecture est encore poussiéreux. Dans six mois, sans ses palissades, il sera la première pièce de la nouvelle « skyline » de la ville, tracée devant les collines. A ses pieds,  les espaces publics sont réduits à de minces trottoirs. Les piétons ne sont pas les bienvenus entre la route et les quais  grillagés. Toujours impossible d’accéder à la mer et on se demande bien où court ce jogger, ou va ce couple traînant une valise, en route pour nulle part.

Les quais, une promenade? Les entrepôts des centres commerciaux? Les terrains vagues des bureaux? Les garages des logements? Les friches, une ville?  Le bus hésite entre enthousiasme et scepticisme. « A Marseille ça ne marchera jamais, tous ces bureaux… il n’y a pas d’entreprises. Et puis ils disent on voudrait faire ça, on va faire ça et ça, mais c’est quand même notre ville » dit une jeune fille qui découvre le futur de « son » centre-ville décidé par d’autres. « Ca ferait du bien de voir des gens en costume et en cravate par ici », pense son ami. Des médecins parleraient de greffe, des sociologues de lien. Les aménageurs de cette vaste zone n’ont pas de mot. La doctrine est de faire de Marseille une capitale européenne à l’image de Barcelone. Qui sait  derrière cette large façade urbaine, cette fameuse vitrine  ce que deviendra le centre-ville d’aujourd’hui. Il ne ressemble en rien à ces projets et s’en sent pour l’instant exclu.

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J’y suis, j’y vis, j’y reste, je ne veux pas être relogée

Contrairement à quelques ruines voisines, l’immeuble est en bon état. Mais sur sa façade blafarde, pas de linge, pas de fleur, aucun volet ouvert. La porte d’entrée régulièrement forcée est doublée d’un panneau d’acier. L’ascenseur fonctionne, ce qui évite aux visiteurs du 4ème étage de  constater en montant les marches que toutes les portes des niveaux intermédiaires sont murées. Incroyable ailleurs, l’histoire de Blanche est d’une triste et grande banalité dans le quartier. A 64 ans, elle occupe seule un immeuble de 13 appartements, déserté  par tous ses voisins, partis les uns après les autres en cinq ans, de leur plein gré, relogés par des bailleurs sociaux ou usés par l’incertitude.

Jeune mariée, en 1964, jeune mère, jeune divorcée… Infirmière de nuit pendant 40 ans à l’Hôtel Dieu puis à la Timone, sa vie de femme tient toute entière dans ces 80 m2 aménagés et tenus avec soin. Son bail « loi 48″ signé en 1967 la protège théoriquement de toute expulsion, à moins d’être relogée dans le même quartier au même prix. Pas de pression, pas de lettre, pas de menace, Blanche n’a pas subi comme certains de ses voisins les méthodes de « cow boys » des propriétaires. L’attente est presque pire. « Je n’ai rien demandé à personne, je voulais juste rester chez moi, j’aurai même été prête à racheter l’appartement, j’avais de quoi. Je ne veux pas être relogée, je veux être indemnisée ». Pas de réponse côté propriétaire qui lui envoie chaque trimestre relevé de loyers et de charges payés rubis sur l’ongle. 300 euros par mois tout compris, un prix imbattable. Les immeubles une fois rénovés sont loués à plus de 12 euros par m2, le même appartement couterait trois fois plus cher.

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