Louons maintenant…

La deuxième résidence est achevée. Mais le travail est loin de l’être. C’est ainsi. Le journalisme documentaire demande toujours plus de temps qu’on en prévoit. Du temps pour accéder à la confiance de ses interlocuteurs, pour créer un climat de compréhension mutuelle. Pour que les portes entrouvertes s’ouvrent plus largement. Du temps aussi pour murir les billets postés sur le blog. C’est pourquoi ils sont moins nombreux et plus espacés que lors du repérage.

A mon retour de Fos j’ai éprouvé le besoin de reprendre la lecture exigeante du livre de l’écrivain James Agee et du Photographe Walker Evans : « Louons maintenant les grands hommes. » Par le biais de grands tableaux exécutés au moyen d’une langue étrange, tortueuse, émouvante par sa volonté farouche de se saisir complètement de la réalité, il raconte la survie des paysans du sud des Etats-Unis pendant la grande dépression. J’en extrais ce passage qui me semble assez bien correspondre à notre projet :

« Mais il faut qu’à ceci il y ait une fin : abrupte et un silence : radicalement se tenir en retrait, faire retraite et le plus sérieusement : il y faut un recommencement, succinct, dru.

Ici, dans ces pages, je dois écarter tous nos imbroglios, confabulations, mystères – toutes choses de cette sorte doivent être ajournées, suspendues -, et il faut qu’ici je porte l’attention dont je suis capable sur les textures vivantes, sur le poids de vie qui pèse sur chacun de vous : une vie navrante, exaspérante, brutale, néanmoins belle : qu’à ceci je m’attache dans les termes les plus purs et que je m’apprendrai à distinguer spécialement : c’est bien ceci que je dois entreprendre : une médiation, une tentative de compte rendu, celui de vos vies humaines de leur étrangeté, et de leur chaleur néanmoins, chacune rapporté à son monde propre. Et non pas que l’entreprise puisse être menée à la légère, non pas à la légère, non pas assurément une tâche de facilité : nulle espérance non plus de la « mener à bien ».

Car celui qui se donne pour but de tout regarder honnêtement et en conscience, avec la vérité en vue, et d’ainsi regarder dans les yeux vivants d’une vie humaine : que voit-il survenir que son cœur ambitieux en est à la fois refroidi et confondu ? »

Louons maintenant les grands hommes, Terre humaine poche, Pocket.

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Panini

Souvenir d’enfance. Les albums du championnat de France de football. Les sachets de vignettes achetés chez le buraliste vite déchirés dans l’espoir d’y trouver l’icône rare, le joueur introuvable, qu’on traque depuis des semaines et qui s’échange à prix d’or dans la cour de récré. Les paquets pleins de doublons. La ritournelle : « j’ai, j’ai, j’ai, j’ai pas… » sous les platanes de l’école primaire. Le plaisir de coller l’effigie d’un joueur inconnu dans la page d’un club tout aussi inconnu. Un nom, un poste, éventuellement un âge, un poids et une taille : maigre pitance et pourtant suffisante pour les jeunes et fertiles imaginations.

Quelques décennies plus tard, il ne s’agit plus de collectionner des images, de les échanger au mercato des copains,  mais de rencontrer des hommes atteints par l’un des virus les plus répandus de l’hexagone : la passion du football. Joueurs mais aussi spectateurs et souvent supporteurs. Jour après jour, nous feuilletons l’album d’une équipe, avec pour chacun de ses membres, une personnalité singulière, une vie de famille, un métier, l’accès à d’autres loisirs. Facettes diverses, se combinant pour dire une façon spécifique d’être à Fos, de souhaiter s’en rapprocher ou, au contraire, s’en éloigner. Se projetant dans l’avenir incertain ou se contentant d’un présent plus ou moins satisfaisant.

C’est, en tout cas, chaque fois le même plaisir. Un joueur passe le seuil déserté du café des sports, s’installe à notre table et la conversation s’engage, un autre album s’ouvre.

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Dream team ?

En cette fin d’après-midi glaciale, un rien réchauffée par le retour du ciel bleu, nous gagnons le parking du stade où Eric Chatellier alias « P’tit chat » nous a donné rendez-vous. Plutôt grand, fin, barbe blonde et pointue, il vient de finir sa journée au circuit automobile BMW, implanté non loin, dans la plaine de la Crau, où il cumule deux emplois à mi-temps. L’un comme cuisinier et l’autre comme agent de maintenance. Eric nous emmène chez lui, dans sa petite maison nichée au pied du rocher de l’Hauture , pour un café. Arnaud Ayroulet, cheveu brun et ras, œil vif, nous rejoint bientôt. Les deux trentenaires se connaissent depuis leur plus tendre enfance. Copains sur la pelouse et copains à l’école. Ils nous racontent, photos et articles de presse à l’appui, l’histoire d’une bande inséparable au point d’avoir voulu il y a sept ans, après quelques aventures dans des clubs de la région, fonder une équipe d’amateurs pour le simple plaisir de recommencer  à jouer ensemble.« Vous seriez venus, il y a quatre ans on n’aurait pas été deux ici, avec vous, mais quatorze. On se serait passé le mot et tout le monde serait venu. On aurait commandé des pizzas et on aurait fini à pas d’heure. »  Faut-il regretter cette assemblée chaleureuse dont la réunion nous aurait sérieusement simplifié la tâche ? Depuis quatre ans, le temps a fait son travail de sape, lassant les uns, usant physiquement les autres, distribuant responsabilités professionnelles et familiales. Inévitable et imparable usure rendant nécessaire l’ouverture progressive de l’équipe à d’autres fragments de groupes, aux petits frères, aux jeunes que l’on entraînait naguère, à toute personne désireuse de continuer à « jouer au ballon » dans un contexte convivial. Faut-il regretter la constitution d’un groupe désormais hétérogène rassemblant différentes strates d’âge ? L’équipe semble par ailleurs dans une mauvaise passe. Les blessés sont nombreux et les résultats ne sont plus au rendez-vous.  Faut-il changer de sujet ou refaire un casting des équipes sportives fosséennes. Ces questions nous travaillent tandis que nous écoutons Arnaud et Eric dévider le fil doré de leurs souvenirs, la geste fameuse de leur amitié. Nous en reparlons après notre départ et sommes heureux de constater, Hélène et moi, que notre conclusion est la même. L’histoire sera moins jolie qu’elle aurait pu être, nous ne raconterons sans doute pas la fable de« la petite équipe que personne n’attendais mais qui par la force d’un collectif transcendant les handicaps individuels finit par triompher, » Mais une autre, peut-être plus nuancée et plus difficile à capter, une autre et que nous ne connaissons pas encore. Une histoire dont nous savons juste qu’elle réunit au minimum douze fosséens, trois fois par semaine.

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Inuits

Retour à Fos-sur-mer.

Bien au chaud derrière la fenêtre de Claire Roussey qui nous accueille chez elle pour les deux premiers jours, nous regardons dans la nuit clignoter les installations du complexe industrialo-portuaire.

Toute la journée, nous avons essayé de joindre les quelques joueurs de l’équipe de football que nous avions accompagnés dans leur déplacement à la Mède lors de notre première résidence en octobre.

C’est en effet cette bande aussi sympathique qu’hétéroclite constituant l’équipe trois de l’étoile sportive fosséenne qui sera le fil conducteur de notre récit documentaire.

Notre intention est de suivre ces sportifs amateurs âgés de vingt à trente ans dans leur vie sportive mais aussi professionnelle, familiale, dans les différents aspects de leur pratique du territoire fosséen .

Arnaud, l’un des fondateurs de l’équipe, nous rejoint finalement devant le stade de l’allée des pins. Hélène lui dit que la situation lui rappelle un reportage qu’elle a réalisé dans le grand nord, en Alaska, chez les Inuits de l’île de Shismaref. Les premiers jours, impossible d’entrer en contact avec les habitants de la petite île. C’est peut-être aussi le froid glaçant qui vide les rues de Fos qui lui inspire cette comparaison.

Mais le contact est rétabli, le travail va pouvoir commencer.

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Facile de s’installer, dur de partir

« On vous a parlé de l’histoire… L’histoire morbide de Fos ? » Je ne vois pas. Sommes-nous passés à côté de quelque chose d’important ? Le colosse attablé en face de nous, dans un agréable petit restaurant du cœur historique de la ville, insiste : « L’andouille, ça ne vous dit rien ? »  Le visage est sérieux, réprobateur. Mais il y a une lueur dans le regard. Une lueur de gaité. Ça va, j’ai compris, l’andouille c’est moi.

David d’Amato est un bon acteur. Il est surtout agent immobilier. Avec sa femme, Fabienne, cet homme volubile a repris l’agence Immoval en 2006 à la suite du décès – un cancer – de sa fondatrice, une ancienne employée de la Sollac.

Agent immobilier à Fos… A priori, tout sauf une sinécure. «Il ne faut pas se leurrer, dit David, on est dans la ville la plus polluée de France. Même si le Mistral se charge d’évacuer les fumées vers d’autres lieux, mieux cotés. » Les époux Amato n’ont pourtant guère besoin de sortir l’argumentaire Mistral ou d’évoquer la « qualité de vie, liée à la richesse de la ville » qui les a conduit tout Martiguais et Marseillaise qu’ils étaient à s’installer à Fos avec leur quatre enfants. « Les gens qui viennent nous voir ont déjà fait le chemin, explique David, ils ont choisi de vivre ici, nous n’avons plus besoin de les convaincre. »  D’ailleurs, la ville ne cesse de croitre. « Si les plans de construction se réalisent, elle pourrait passer de 15000 à 25000 habitants d’ici dix ans » se réjouit notre convive tout en grignotant sa salade au chèvre chaud.

Quels sont les raisons de cet engouement ? Les Amato en voient trois : « Les prix sont les moins chers de la côte. Ici, on peut trouver une maison à partir de 250 000 euros. La plage, pavillon bleu tout l’été, est très accessible. Et puis il n’y a pas d’insécurité : c’est très tranquille » Un bouquet qui séduit aussi bien les ouvriers des usines avoisinantes que les retraités. « Il en vient de toute la France. »  Choisiront-ils, eux aussi, de vieillir ici ? « Je ne pense pas, on se verrait plutôt ailleurs, dans le Var par exemple. Le problème, ici c’est le manque de vie et de petits commerces. Les gens s’en plaignent mais ils sont les premiers à faire leur course en grande surface. »  Catégorique dans un premier temps, l’affirmation finit par s’atténuer. « Nous changerons peut-être d’avis d’ici-là. »

Ce n’est pas la première fois que nous assistons à une telle hésitation. A l’intérieur, lovée autour de son étang, la ville de Fos est un confortable cocon.Un havre difficile à quitter quand on s’y est habitué.

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Bon appétit, monsieur Mittal.

Ils arrivent par vague. En bleu de travail. Certains ont le visage incrusté de poussières grises, d’autres les traits tirés. Une brève halte au bar, des saluts à la ronde, un coup d’œil au plat du jour « bœuf bourguignon tagliatelle / tortelloni à la napolitaine » et les voilà assis dans la grande salle, entamant l’entrée et plaisantant avec les serveuses venues prendre la commande.

Tous ne s’assoient pas. Beaucoup passent juste prendre un sandwich, une barquette de frites ou un paquet de cigarettes. Le temps d’échanger trois mots avec des connaissances ou avec « Salva », Salvatore Mannella, le patron du lieu.

Ce lieu, c’est le Lysana, un restaurant implanté dans un trou de verdure, en lisière de l’usine Arcelor-Mittal. Du coup, il accueille non seulement les employés et les intérimaires du mastodonte sidérurgique mais aussi ceux de la multitude d’entreprises sous-traitantes qui gravitent en son orbite.

L’atmosphère y est familiale, détendue. Du coup, les informations y circulent, les affaires s’y déclenchent. « On est au courant de tout ici, explique Salvatore Mannella, on voit notamment les crises et les reprises arriver avant tout le monde. La bonne nouvelle du moment c’est que la réfection d’un haut fourneau en stand-by depuis le début de la crise vient d’être relancée. »

A la table qui nous a acceptés pour le repas, on reste cependant prudent sur l’avenir : « C’est une ligne de crédit qui existait et qui avait été mise en réserve. Ça ne les empêchera pas de fermer l’usine si, en Inde, on décide qu’elle n’est plus rentable. Ça c’est vu ailleurs. » L’embellie, cependant, fait plaisir. D’autant plus que la crise a fait mal. Très mal. « Chez nous, indique un technicien, on a réduit les effectifs de soixante pour cent. »

Le Lysana a également souffert. « On a pris une grosse claque. En deux ans et demi on est passé de 600 à 250 couverts quotidiens tout en restant stable sur le nombre de sandwichs. Ça montre bien que les gens gagnent moins d’argent, »analyse le patron. Faut-il y voir un signe ? le contexte peu favorable n’a pas dissuadé cet homme bien informé de monter une société en avril dernier pour saisir une opportunité : reprendre le restaurant qu’il gérait depuis douze ans.

Allez savoir, séduit par la belle allée de platanes qui conduit au Lysana, Lakshmi Mittal est peut-être venu incognito déjeuner dans l’oasis de Salva.

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