
Quatrième jour
Pas de grasse matinée ce dimanche. Nous sommes allés à la messe, présumant que nous rencontrerions là d’anciens responsables des usines de textile de Charmes. Sur le parvis de l’église St Nicolas, Pierre Metzger a accueilli Gueule d’hexagone avec enthousiasme. Ce jeune homme de 86 ans avait pour grand-père le constructeur de la filature des Héritiers Georges Perrin, que Jacques Windenberger a photographiée dans les années 80. Distingué, une tête d’intellectuel derrière de larges lunettes carrées en écailles marron, l’homme de très grande taille formait un couple surprenant avec sa femme haute comme trois pommes et dont le manteau rouge détonnait parmi la petite cinquantaine de fidèles. Les Metzger dégageaient une rareté solennelle. Ils nous ont invité chez eux sur le champ.
Dans son salon bourgeois, Pierre Metzger nous a révélé son identité : il est Philippe de Rokamer, illusionniste et animateur de quinzaines commerciales, de son état. « J’ai été à la tête d’une entreprise de spectacle pendant quarante ans. J’avais monté mon studio d’enregistrement dans un hangar ainsi qu’une marque de 45 tours. La marque SMC comme… ‘Sans montrer son cul’ ». L’échalas a sillonné la France à bord de sa caravane régie qu’il avait bricolée. Pendant ce temps, sa femme, Mélodie, l’attendait à Charmes telle Pénélope. Elle enseignait à l’Ecole des arts ménagers de l’entreprise de textile Boussac, qui formait les ouvrières de la filature à être de bonnes mères.
Entre deux voyages et les trois enfants, Mélodie et Philippe ont quand même trouvé le temps de monter un duo de clowns pour cabarets et autres grandes surfaces. Et de nous tourner les pages des albums photos de la grande époque. Pierre avec exactement la même tête, même coupe, les cheveux blancs en moins. Et les lunettes… « Ah, les lunettes, oui ce sont les mêmes ! A l’époque, je n’avais pas de verres correcteurs. C’était pour le style et en prévision du jour où j’en aurais eu vraiment besoin. Cela m’a permis de garder la même tête à travers le temps » s’amuse Pierre, sous l’œil bienveillant de Mélodie.
Pierre, le petit-fils du constructeur des filatures ou Philippe, l’illusionniste, est un rescapé de Dachau. Il a passé neuf mois dans le camp allemand à l’âge de 18 ans, suite à une rafle dans le bourg. Il n’est pas juif. Les Allemands pour se venger des maquisards à l’époque avaient déporté une vingtaine de jeunes de Charmes. Son récit sur sa vie à Dachau me fait penser à Roberto Benigni qui sauve son fils du camp de concentration en lui faisant croire qu’ils jouent à un jeu, dans La vie est belle. Pierre Metzger survécu à force de tours de magie et d’astuces. Il a guéri du typhus en un mois sans médicament, en mangeant seulement du pain moisi et faisant feu de bouts de bois le soir dans le baraquement. « Mon père qui était chimiste dans l’âme m’expliquait, pour m’en faire manger quand j’étais petit, qu’il y avait de la pénicilline dans la moisissure et que c’était important d’en manger pour s’immuniser contre les maladies », a expliqué Pierre. Après ça, la vie n’a été qu’une vaste comédie.
