Gueule d’Hexagone, sur les traces de Jacques Windenberger à Fos-sur-Mer

Rendez-vous vendredi 10 juin à la médiathèque de Fos-sur-Mer, à partir de 18h00.

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Dream team ?

En cette fin d’après-midi glaciale, un rien réchauffée par le retour du ciel bleu, nous gagnons le parking du stade où Eric Chatellier alias « P’tit chat » nous a donné rendez-vous. Plutôt grand, fin, barbe blonde et pointue, il vient de finir sa journée au circuit automobile BMW, implanté non loin, dans la plaine de la Crau, où il cumule deux emplois à mi-temps. L’un comme cuisinier et l’autre comme agent de maintenance. Eric nous emmène chez lui, dans sa petite maison nichée au pied du rocher de l’Hauture , pour un café. Arnaud Ayroulet, cheveu brun et ras, œil vif, nous rejoint bientôt. Les deux trentenaires se connaissent depuis leur plus tendre enfance. Copains sur la pelouse et copains à l’école. Ils nous racontent, photos et articles de presse à l’appui, l’histoire d’une bande inséparable au point d’avoir voulu il y a sept ans, après quelques aventures dans des clubs de la région, fonder une équipe d’amateurs pour le simple plaisir de recommencer  à jouer ensemble.« Vous seriez venus, il y a quatre ans on n’aurait pas été deux ici, avec vous, mais quatorze. On se serait passé le mot et tout le monde serait venu. On aurait commandé des pizzas et on aurait fini à pas d’heure. »  Faut-il regretter cette assemblée chaleureuse dont la réunion nous aurait sérieusement simplifié la tâche ? Depuis quatre ans, le temps a fait son travail de sape, lassant les uns, usant physiquement les autres, distribuant responsabilités professionnelles et familiales. Inévitable et imparable usure rendant nécessaire l’ouverture progressive de l’équipe à d’autres fragments de groupes, aux petits frères, aux jeunes que l’on entraînait naguère, à toute personne désireuse de continuer à « jouer au ballon » dans un contexte convivial. Faut-il regretter la constitution d’un groupe désormais hétérogène rassemblant différentes strates d’âge ? L’équipe semble par ailleurs dans une mauvaise passe. Les blessés sont nombreux et les résultats ne sont plus au rendez-vous.  Faut-il changer de sujet ou refaire un casting des équipes sportives fosséennes. Ces questions nous travaillent tandis que nous écoutons Arnaud et Eric dévider le fil doré de leurs souvenirs, la geste fameuse de leur amitié. Nous en reparlons après notre départ et sommes heureux de constater, Hélène et moi, que notre conclusion est la même. L’histoire sera moins jolie qu’elle aurait pu être, nous ne raconterons sans doute pas la fable de« la petite équipe que personne n’attendais mais qui par la force d’un collectif transcendant les handicaps individuels finit par triompher, » Mais une autre, peut-être plus nuancée et plus difficile à capter, une autre et que nous ne connaissons pas encore. Une histoire dont nous savons juste qu’elle réunit au minimum douze fosséens, trois fois par semaine.

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Facile de s’installer, dur de partir

« On vous a parlé de l’histoire… L’histoire morbide de Fos ? » Je ne vois pas. Sommes-nous passés à côté de quelque chose d’important ? Le colosse attablé en face de nous, dans un agréable petit restaurant du cœur historique de la ville, insiste : « L’andouille, ça ne vous dit rien ? »  Le visage est sérieux, réprobateur. Mais il y a une lueur dans le regard. Une lueur de gaité. Ça va, j’ai compris, l’andouille c’est moi.

David d’Amato est un bon acteur. Il est surtout agent immobilier. Avec sa femme, Fabienne, cet homme volubile a repris l’agence Immoval en 2006 à la suite du décès – un cancer – de sa fondatrice, une ancienne employée de la Sollac.

Agent immobilier à Fos… A priori, tout sauf une sinécure. «Il ne faut pas se leurrer, dit David, on est dans la ville la plus polluée de France. Même si le Mistral se charge d’évacuer les fumées vers d’autres lieux, mieux cotés. » Les époux Amato n’ont pourtant guère besoin de sortir l’argumentaire Mistral ou d’évoquer la « qualité de vie, liée à la richesse de la ville » qui les a conduit tout Martiguais et Marseillaise qu’ils étaient à s’installer à Fos avec leur quatre enfants. « Les gens qui viennent nous voir ont déjà fait le chemin, explique David, ils ont choisi de vivre ici, nous n’avons plus besoin de les convaincre. »  D’ailleurs, la ville ne cesse de croitre. « Si les plans de construction se réalisent, elle pourrait passer de 15000 à 25000 habitants d’ici dix ans » se réjouit notre convive tout en grignotant sa salade au chèvre chaud.

Quels sont les raisons de cet engouement ? Les Amato en voient trois : « Les prix sont les moins chers de la côte. Ici, on peut trouver une maison à partir de 250 000 euros. La plage, pavillon bleu tout l’été, est très accessible. Et puis il n’y a pas d’insécurité : c’est très tranquille » Un bouquet qui séduit aussi bien les ouvriers des usines avoisinantes que les retraités. « Il en vient de toute la France. »  Choisiront-ils, eux aussi, de vieillir ici ? « Je ne pense pas, on se verrait plutôt ailleurs, dans le Var par exemple. Le problème, ici c’est le manque de vie et de petits commerces. Les gens s’en plaignent mais ils sont les premiers à faire leur course en grande surface. »  Catégorique dans un premier temps, l’affirmation finit par s’atténuer. « Nous changerons peut-être d’avis d’ici-là. »

Ce n’est pas la première fois que nous assistons à une telle hésitation. A l’intérieur, lovée autour de son étang, la ville de Fos est un confortable cocon.Un havre difficile à quitter quand on s’y est habitué.

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Bon appétit, monsieur Mittal.

Ils arrivent par vague. En bleu de travail. Certains ont le visage incrusté de poussières grises, d’autres les traits tirés. Une brève halte au bar, des saluts à la ronde, un coup d’œil au plat du jour « bœuf bourguignon tagliatelle / tortelloni à la napolitaine » et les voilà assis dans la grande salle, entamant l’entrée et plaisantant avec les serveuses venues prendre la commande.

Tous ne s’assoient pas. Beaucoup passent juste prendre un sandwich, une barquette de frites ou un paquet de cigarettes. Le temps d’échanger trois mots avec des connaissances ou avec « Salva », Salvatore Mannella, le patron du lieu.

Ce lieu, c’est le Lysana, un restaurant implanté dans un trou de verdure, en lisière de l’usine Arcelor-Mittal. Du coup, il accueille non seulement les employés et les intérimaires du mastodonte sidérurgique mais aussi ceux de la multitude d’entreprises sous-traitantes qui gravitent en son orbite.

L’atmosphère y est familiale, détendue. Du coup, les informations y circulent, les affaires s’y déclenchent. « On est au courant de tout ici, explique Salvatore Mannella, on voit notamment les crises et les reprises arriver avant tout le monde. La bonne nouvelle du moment c’est que la réfection d’un haut fourneau en stand-by depuis le début de la crise vient d’être relancée. »

A la table qui nous a acceptés pour le repas, on reste cependant prudent sur l’avenir : « C’est une ligne de crédit qui existait et qui avait été mise en réserve. Ça ne les empêchera pas de fermer l’usine si, en Inde, on décide qu’elle n’est plus rentable. Ça c’est vu ailleurs. » L’embellie, cependant, fait plaisir. D’autant plus que la crise a fait mal. Très mal. « Chez nous, indique un technicien, on a réduit les effectifs de soixante pour cent. »

Le Lysana a également souffert. « On a pris une grosse claque. En deux ans et demi on est passé de 600 à 250 couverts quotidiens tout en restant stable sur le nombre de sandwichs. Ça montre bien que les gens gagnent moins d’argent, »analyse le patron. Faut-il y voir un signe ? le contexte peu favorable n’a pas dissuadé cet homme bien informé de monter une société en avril dernier pour saisir une opportunité : reprendre le restaurant qu’il gérait depuis douze ans.

Allez savoir, séduit par la belle allée de platanes qui conduit au Lysana, Lakshmi Mittal est peut-être venu incognito déjeuner dans l’oasis de Salva.

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Un match engagé

17 500 places. Flambant neuf, le stade de foot de Fos-sur-mer peut contenir l’ensemble des 16 018 Fosséens. C’est le deuxième stade des Bouches-du-Rhône après le vélodrome de Marseille.

Il a été construit par l’intercommunalité Ouest-Provence, qui regroupe six villes, pour accompagner la –brève- montée en ligue 1 du club d’Istres. Il témoigne de l’investissement très important réalisé autour du sport dans les communes riveraines du parc industriel et de ses treize zones Seveso. « Dans un environnement… comment dire… assez… « lourd », nous devons donner à notre population les moyens de faire abstraction. Le sport est un de ces moyens » explique Philippe Pomar, élu délégué au sport à la mairie de Fos.

Et de fait, en ce dimanche triste et pluvieux, les treize joueurs de l’équipe trois de l’Etoile Sportive Fosséenne font totalement abstraction. Le centre de leur préoccupation n’est pas la raffinerie de La Mède, petite ville voisine, auquel le stade où ils vont jouer est adossé, mais le terrain lui-même. Etriqué et entouré d’un haut grillage, stabilisé par du sable, il promet un match brouillon avec beaucoup de contacts. « Rien à voir avec le beau jeu que permet notre grande et belle pelouse » note un joueur, surpris qu’on ait choisi d’accompagner son équipe plutôt que  » la une » ou «la deux » du club qui évoluent à un meilleur niveau.

C’est qu’elle a du charme son équipe ! Et même du chien. Il y a là une belle brochette de compétiteurs dotés de caractères bien trempés. Un groupe façonné pour faire enrager les entraîneurs. Tous sont amateurs, vivent à Fos et travaillent dans la ville où dans les usines à l’entour. Certains font les trois-huit et sont régulièrement contraints de manquer les entrainements ou les matchs, ce qui complique encore la tâche de Nordine Aiteur, leur coach.

« Quand j’ai repris l’équipe on m’a donné quinze jours », se souvient-il. Mais cet homme avenant et direct en a vu d’autres. A trente huit-ans, il a déjà derrière lui une carrière de footballeur professionnel en ligue 2. Une carrière menée avec une surdité de naissance à 80% et une très mauvaise vue. Le tout sans appareillage, ni lentilles. « Je n’entendais pas le sifflet de l’arbitre ! »  Cinq ans plus tard, Nordine est donc toujours là, attaché à ses joueurs comme un dompteur à ses fauves.

 » Bien Micka ! Abdel, replie-toi ! Attention Romain ! Eric, loin ! Loin ! Toufik !!! » Tout le long de la partie l’entraineur hurle ses consignes et ses encouragements aux noir et jaune. Il faut dire que le match est haletant. L’Etoile, qui aligne trois nouveaux dans son équipe peine à trouver ses marques et est très largement dominée. Mais elle ne lâche rien. Son gardien a beau multiplier les exploits, les ballons siffler autour de sa cage, elle continue vaillamment de défendre. Elle sait qu’un but en contre est à sa portée.

Une longue balle lobée, un rebond au dessus du dernier défenseur, une superbe frappe en volée et ce sera chose faite. « Le parfait hold-up » commentent, ravis mais lucides, quelques copains venu soutenir leur équipe. Un but marqué dans la dernière seconde de la partie viendra certes rétablir un peu de justice dans le résultat mais pour Nordine, tout sourire, le compte est bon : ses gars ont montré du cœur, ils se sont battus jusqu’au bout, ils ne l’ont pas déçu. « Un nul à l’extérieur avec une équipe affaiblie par le nombre de ses blessés, on peut être contents. »

Il faut maintenant préparer la suite. Rendez-vous mercredi prochain pour l’entraînement au stade des marais. Devant la raffinerie.

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Un santon

Un santon. C’est Claire qui a trouvé l’image.

Entendons-nous, un santon ce n’est pas une caricature, pas un masque des Guignols de l’info. Nicolas n’est pas Ordralphabétix, même s’il lui ressemble, ni un personnage de Pagnol même s’il dit pleurer en regardant les films du grand Marcel. Non, il est le pêcheur, finement peint, des crèches provençales. Une figurine qui laisse à l’homme et à sa sensibilité, la possibilité d’exister.

Entendons-nous, si le cabanon de Nicolas Bruno avec ses entassements de cirés, de matériel de pêche, ses accumulations de reliques du temps passé, sa cuisinière à gaz, ses frigos, pourrait constituer une crèche idéale pour un nouvel enfant Jésus, si l’homme invoque volontiers la Bonne Mère, son passage « à l’école des curés » ne l’a pas mis dans les meilleurs dispositions avec le clergé. Le 24 décembre,  il est plutôt Père-Noël que Saint-Nicolas.

Doté d’un caractère généreux, associé à une faconde inspirée, Nicolas est une figure locale. A 62 ans, il est le dernier pêcheur professionnel en activité de Fos-sur-mer. Une opération à cœur ouvert l’an dernier –dont il montre volontiers la longue cicatrice ourlée de rouge – ne l’a pas dissuadé de continuer. « Je mourrai ici » anticipe-t-il.

« Nico », à fait l’objet de nombreux articles et reportages télévisés. D’ailleurs, pour t’éviter de lui débiter des questions qu’on lui a déjà mille fois posées, il t’installe d’office devant la télévision de son cabanon et il te passe le DVD. Ensuite, quand tu t’en vas il te donne la photocopie du bel article d’Eric Besatti publié dans La Provence.

Et reviens demain matin tôt. Tu pourras embarquer pour une matinée à virer trois kilomètres de filets entre les tankers à l’ancre dans le Golfe de Fos et goûter le produit de la pêche sous la forme d’une bouillabaisse maison. Et tu en redemanderas.

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