Tu l’as dit…
« Pouillon, ce couillon »
« C’est tout le centre-ville qui devrait être classé Monument Historique, et qu’est-ce qu’ils ont trouvé à classer et à protéger, ces merdes là de Pouillon ». Ces immeubles construits par le très fertile architecte marseillais Fernand Pouillon entre 1951 et 1955 constituent une longue façade urbaine, du 42 au 46 quai du port. Des logements étalés sur 400 mètres, de part et d’autre de l’hôtel de ville ont remplacé les petits immeubles du Panier dynamités en 1943 par la Wehrmacht. Le tracé de cette opération de démolition aurait coïncidé très exactement avec le plan de reconstruction défini en 1941 par Eugène Beaudouin, architecte en chef du gouvernement en charge du projet d’aménagement de la ville. Ce dernier avait clairement pour objectif de moderniser une ville à laquelle il vouait peu d’intérêt. En témoignent ses propos: « le contraste entre la splendeur du cadre et la médiocrité de la ville qui s’y trouve… la vieille ville déshonore la ville ».
Ces immeubles construits en pierre blonde du Gard, avec balcon sur le Vieux Port et vue sur la mer constituent à eux seul un petit marché immobilier très prisé, à la location comme à la vente.
Un expat’ venu de Lyon
Grand, beau, sourire émail diamant. Toutes les raisons de se méfier de ce beau gosse comme d’une bombe blonde à qui on ne prévoit pas forcément de faire la conversation. Tout faux. Fabrice Billion est lyonnais, installé depuis dix ans à Marseille et déroule avec efficacité une vision de la ville qui l’entoure et qu’il observe tous les jours. Arrivé avec une bande « d’expat’s» comme lui, il est seul aujourd’hui. Accepté par ses voisins mais guère plus, surtout qu’il n’aime pas le foot. Tous les autres sont repartis, excédés par cette ville ou carriéristes. « Pour évoluer, il aurait fallu que je monte à Paris. Quand on m’a proposé une mutation, j’ai changé de boulot, pour rester ». Rester près des Calanques, de la mer où il plonge et chasse, de la lumière et du soleil. Salarié dans une entreprise de promotion immobilière marseillaise, il est aux premières loges pour voir se transformer la ville et rencontrer, sur des chantiers, ceux qui n’habitent pas forcément son quartier. « ça n’a pas changé ici, le manoeuvre est algérien, le maçon, portugais, un peu plus haut dans la hiérarchie il y a les Italiens, et le chef de chantier est français, blanc en tout cas. Tout ce monde se balance des vannes sur ses origines et les clichés qui vont avec mais tout le monde mange ensemble et travaille dur. Les travailleurs immigrés, surtout ceux de la première génération, font le boulot que les jeunes Français n’ont plus envie de faire ». Il raconte, plus sobrement que les Marseillais, les excès et les défauts de cette ville qu’il a choisi d’aimer. La grève des poubelles ? Pas si dramatique, « Ils en rajoutent toujours des tonnes. A les entendre, c’était la guerre, n’exagérons rien, ça a été plutôt bien géré. Les feux de poubelle, il y en a eu quelques-uns… les rats aussi. Bon, il y en a ailleurs ».
Résigné sans être blasé, pessimiste sans être défaitiste. Les industries ? Elles sont parties. Les commerces pour les remplacer ? Il va falloir beaucoup de clients. Le port ? fini. « Je peux facilement faire la comparaison avec Lyon, dit-il. Lyon sans la chimie ne serait rien, mais là-bas, il y a depuis des décennies une vision politique pour la ville. Ici rien, des pagnolades entre des élus dont ni la compétence, ni l’honnêteté ne sautent aux yeux. On verra ce que donneront les projets… A deux ans de l’année de la culture en tout cas, je vous défie de trouver un lieu animé la nuit. Il y a trois pubs qui se battent en duel sur le Vieux Port, mais les restaurants sont vides, même le samedi soir. C’est une question d’argent. Dans le centre-ville, les gens n’ont pas 20 euros à dépenser dans un repas. Aussi simple que ça. Les écarts sont énormes, en quelques rues, on change de monde ». Fabrice Billion habite côté sud de la Canebière, encore assez près du centre pour ne pas justement changer de pays en rentrant chez lui. Assez loin pour s’éloigner des quartiers très populaires où il ne se sentirait pas chez lui. Il rentre à pieds d’ailleurs car dans la seconde ville de France, le métro ferme à 23h et les bus ne roulent pas la nuit.
Galéjades
Galéjade: terme usité en Provence pour désigner une façon exagérée et plaisante de raconter ou de peindre les choses.
Quelques perles glanées aux coins d’une rue, d’un bar, d’une table… Pour les parleurs pointus que nous sommes, ces ponctuations typiquement marseillaises nous semblent mises tout exprès au bout des phrases pour nous faire rire. Ce serait bien trop d’honneurs, avec ou sans nous, les mots fleurissent. Manquent les mains et l’accent.
Trois enfants se la racontent.
Moi, mon père, c’est le plus rapide.
ah-oui? comment ça? Ah ben il est coureur automobile, il fait du 200 à l’heure.
Ah mais non, c’est mon père à moi le plus rapide, il conduit le TGV…
Mais non… Mon père à moi, il va le plus vite, il pilote des avions, il fit du 1000 à l’heure.
Le dernier à parler, le minot marseillais:
Mais non, vous avez rien compris, le plus rapide du monde c’est mon père à moi, il travaille à la mairie de Marseille. Il finit à 5 heure, eh bé à 4h et demi, il est déjà à la maison.
A Marseille, on est avant gardiste, on a depuis toujours l’expérience du chaos.
Marseille, c’est Notre Dame de la Garde et le Vieux Port. Les touristes y vont pas plus loin que ça. La mairie non plus.
Barcelone, parole, c’est une beauté, c’est propre. Quand je pense qu’à Marseille on pense qu’à se regarder le nombril.
Ils pensent que les croisièristes vont nous sauver la ville.
Tout ça c’est la faute aux syndicats. j’ai travaillé sur le port. Je gagnais bien ma vie, jusqu’à ce que la CGT arrive dans mon entreprise. Ils ont négocié tellement d’avantage sociaux qu’au bout d’un an, la boite a fait faillite, on a tous été licenciés.
Le TGV, c’est le train qui fait monter les loyers.
A Marseille, les socialistes sont de droite.
Le feuilleton Plus belle la vie a imité tous les clichés du Panier et maintenant, ils vont nous refaire la place des 13 coins pour ressembler au décor du film
Poubelle la vie, ça c’est le coup fatal.
Je connaissais un ouvrier du bâtiment, il gagnait 1200 euros, il était marié avec trois enfants et il payait des impôts. Je lui ai dit: « montre moi ta déclaration », ce n’est pas normal. Dans la case revenu, il avait inscrit beaucoup plus, il trouvait que son salaire ne faisait pas assez « bien ».
Vous les avez rencontré les petits Mia, avec les bracelets et les bagues. Ils sortent pas très tôt, ils dorment tard, c’est fatigant de porter tous ces bijoux.
Quand la mairie a voulu mettre des parcmètres dans ma rue, tout le monde est descendu dans la rue pour manifester contre, et de manière spontanée. On s’est arrangé sur le tarif. Pendant la grève des poubelles, je n’ai vu personne dans la rue.
A un moment, il faut toujours conclure, et là, on te l’embobine, on te l’enfarine…
A propos d’un parisien d’origine tunisienne descendu à Marseille: tiens, c’est bizarre un arabe qui parle le pointu.
Galerie de portraits
On n’y croit pas d’abord. Marseille et sa sardine dans le port, ses excès, ses abus, c’est de la légende tout ça des clichés bons pour les Parisiens… Une journée ordinaire dans la rue nous a prouvé le contraire, avé l’assent.
Dédé est en procès avec son propriétaire: devant la fenêtre de sa chambre, un mur de béton. C’est tout ce qu’il voit. « Avant, c’était la Bonne Mère, là, comme un cadre et maintenant? », le pignon d’un hôtel. Excédé par les intrusions et les cambriolages, les squatters et les histoires qu’il entend, il a installé 5 verrous sur sa porte. Et l’énorme écran plat qui trône dans l’entrée est relié à la vidéo qui surveille le palier, juste derrière. Quand il sort, il ajoute une enième chaîne et allume la radio. Il y a quelqu’un à la maison.
Un peu plus loin, Nadia cherche de l’aide. ses mains vont et viennent frénétiquement dans son sac, elle sort des documents, des photos, montrent des copies de mails « ils vont me tuer, je te jure, ils vont me tuer ». Elle accuse en vrac le parti italien de la ligue du Nord et quelques sénateurs de la Péninsule d’où elle s’est enfuie avec ses enfants « à côté d’eux qui Dutroux c’est un Saint ».
Dans son immeuble vide et à moitié muré, madame Kadri nettoie tous les jours son palier à grande eau. ça sent bon , ça brille presque dans les ruines. Sur le pas de sa porte, elle surveille les rares allées et venues. Aujourd’hui, c’est nous. Nouvelle oreille attentive à des histoires 1000 fois racontées. Un employé d’ERDF descend les escaliers, il vient de récupérer les fusibles dans les compteurs d’électricité, « il y a trop d’abus, faut pas exagérer, quand il n’y a plus de contrat, on coupe. 10, 15 appartements par jour. C’est mon boulot ».
Un autre boulot, c’est casser les salles de bain des appartements à rénover. « On me disait de retirer ces sanitaires, je le faisais, parfois, les gens restaient ensuite trois semaines sans eau, nous on savait bien que la rénovation c’était un coup de peinture et allez »…. Ce sous-traitant de l’entreprise Dumez n’aime pas du tout que les voisins l’observent boire un coup, en bas dans la rue. Il a son avis sur la question: « Ils sont les seuls, là, dans l’immeuble, on les laisse… c’est la méthode hollandaise. Pour qu’ils surveillent le quartier, sinon l’immeuble serait squatté. Quand il y a du grabuge, ils appellent les flics ».


