Plus Belle la vie

A gauche, le faux, florissant, encore que… A droite, le vrai bar vendu, fermé, bientôt transformé en un nouvel élément du décor du feuilleton que les Marseillais adorent… « Poubelle la vie » ou comment, à Marseille, réussir à reconstituer en studio, un décor présent et bien plus beau à tous les coins de rue. La place des 13 coins, justement, est petit à petit réinvestie grâce aux capitaux tirés du film. Un faux cinéma, une vraie boutique de faux souvenirs marseillais. Le magasin bleu vend des DVD, des mugs, des cartes postales, de vrais timbres même, aux couleurs du quartier du Mistral, fruit de l’imagination des réalisateurs et enfilage de clichés. Ce mercredi après midi, la vendeuse s’y ennuie ferme et n’y croit même pas. « L’été, oui, il y a plus de touristes, et avec la Noël, ils vont venir acheter des coffrets de DVD peut-être ».

Dans la rue du Petit Puits qui mène à la place,  les seules devantures neuves du Panier. Provençaleries, savonneries et autre c…. préparent le touriste au choc. Au face à face avec son feuilleton mythique, mais, aussi vide qu’un décor. Juste à côté de la boutique restaurée, un immeuble muré. « Les touristes, on en veut bien, mais il faudrait qu’ils s’arrêtent… » pense Jean Roch Marchetti, le patron du bar Chez André, rue du Panier, un peu plus loin.  C’était l’un des objectifs de l’attaque -gentillette- du petit train du Panier, le promène-touristes bleu et blanc qui fait faire le tour de la ville sans toucher son sol. « On avait fêlé les oeufs pour qu’ils ne fassent pas mal, et la farine, ce n’est pas bien méchant se souvient Djamel l’un des meneurs. On les a laissés arriver place des Moulins, c’est un cul de sac, ils étaient obligés de repasser par le même endroit, c’est là qu’on a tendu l’embuscade ». Revendication de ce happening: que le train s’arrête, que les touristes descendent, posent le pied à terre, prennent le temps de regarder, que le chauffeur embarque les petites mamies peinant dans les côtes. « On en avait marre que le conducteur sonne la cloche à certains endroits pour dire aux passagers de s’accrocher à leurs sacs. C’est pas un zoo ici », poursuit Djamel. Dans son bar, il a affiché de grands tirages photo de l’événement et montre la vidéo dès qu’il a deux minutes.

Le train s’arrête, de temps en temps, Les visiteurs ne s’attardent toujours pas et le quartier continue de mourir à petit feu. Quelques institutions comme le restaurant Chez Etienne ne désemplissent pas, les autres commerces périclitent doucement. Les bandits avaient offert au Panier sa superbe, sa gouaille et son panache. Les petites frappes n’ont pas le talent de leurs aînés. Ils ont ruiné sa réputation. « Des crapules qui attaquent les jeunes filles ou arrachent les sacs des mémés… Ils mériteraient six mois de taule, ça les calmerait, mais on les relâche tout de suite. Alors quand un caid, pour un braquage comme à l’époque, se prend vingt piges, nous on n’est pas d’accord. Il n’a fait de mal à personne, il a juste pris l’argent. Et l’argent c’est à tout le monde », soupire Jean Roch, le plus sérieusement du monde.

Ces venelles et ces escaliers qui grimpent la colline et dégringolent vers le vieux port  promettaient un avenir gentrifié à ce quartier historique. Depuis des années, marchands de biens et investisseurs s’y cassent les dents.  Ca ne chôme pas pourtant derrière les murs. ça tape, ça perce, ça scie, le bruit des chantiers est continu qui retape et parfois reconstruit les petits immeubles proches de la ruine après des années d’abandon. Les bobo’s cohabitent avec des familles très pauvres, mais les premiers ont le choix de partir et ne font que passer dans ces appartements petits, tout de guingois et souvent sombres. Ils sont là, le samedi matin, place de Lenche pour un café, leurs enfants vont à l’école des Accoules et au bout de deux ou trois ans ils ont disparu, envolés vers les quartiers plus chics. Trop de bruit, trop de petites incivilités, trop de pétarades de scooter la nuit, trop de voitures rayées, de phares cassés pour voler juste une ampoule…

En 2012, tout contre le Panier, un palace 5 étoiles ouvrira ses portes. Sa façade arrière s’appuie sur le quartier tout en lui tournant le dos. « Du temps de l’hôpital, les médecins, les infirmières venaient boire des cafés… » se souvient Jean Roch. « La ville veut achever le travail de la Wehrmacht qui a dynamité le quartier en 1943 avec l’aval de la mairie d’alors, dit Alain, l’un des musiciens qui gère  la Grotte des Accoules, en collant des affiches pour le prochain concert. Virer tous les gens qui font tâche ».  Du futur hôtel, ses voisins n’attendent rien de plus que le mépris qu’ils ressentent déjà.  Sur le mur, une main énervée a écrit à la bombe « rêves de riches, cauchemars de pauvres ».

Share

Marseille vibrante

faut-il vraiment une légende? Un soir, à Marseille.

Le quartier du Panier prend cette teinte jaune la nuit, et déserte. Un calme propice à tous les fantasmes: de l'insécurité la plus haute à la misère la plus grande. Il n'y a juste personne. A l'automne en tout cas.

Share

Intérieurs jours

Martine Derain a découvert la rue de la République, violemment, en 2004 à travers l’association Un centre Ville pour Tous. Cette artiste photographe installée depuis 25 ans à Marseille est l’auteur de l’ouvrage « Attention Fermeture des portes », qui raconte l’histoire de l’intérieur. Des intérieurs abîmés, abandonnés dont voici quelques photos. « Cette aventure m’a appris que personne n’est victime, que chacun est sujet de son histoire et m’a révélé la complexité de l’action politique. Le collectif et l’individuel ne sont pas toujours cohérents. L’un n’exclut pas l’autre » dit-elle. « Les « mémés » de la rue de la République venaient nous voir à la permanence de CVPT le matin, pestaient contre leurs bailleurs. A midi, elles préparaient des gâteaux pour les « médiateurs » qui venaient faire pression pour qu’elles partent. Le soir même, elles pouvaient aller négocier pour être relogées, mais alors sans Arabes. Le lendemain, on les trouvait à nouveau chez nous. Certaines votent Front National, ça ne m’empêche pas de les adorer« .

http://www.documentsdartistes.org/artistes/derain/repro6.html

Share

Un expat’ venu de Lyon

Grand, beau, sourire émail diamant. Toutes les raisons de se méfier de ce beau gosse comme d’une bombe blonde à qui on ne prévoit pas forcément de faire la conversation. Tout faux. Fabrice Billion est lyonnais, installé depuis dix ans à Marseille et déroule avec efficacité une vision de la ville  qui l’entoure et qu’il observe tous les jours. Arrivé avec une bande « d’expat’s» comme lui, il est seul aujourd’hui. Accepté par ses voisins mais guère plus, surtout qu’il n’aime pas le foot. Tous les autres sont repartis, excédés par cette ville ou carriéristes. « Pour évoluer, il aurait fallu que je monte à Paris. Quand on m’a proposé une mutation, j’ai changé de boulot, pour rester ». Rester près des Calanques, de la mer où il plonge et chasse, de la lumière et du soleil. Salarié dans une entreprise de promotion immobilière marseillaise, il est aux premières loges pour voir se transformer la ville et rencontrer, sur des chantiers, ceux qui n’habitent pas forcément son quartier. « ça n’a pas changé ici, le manoeuvre est algérien, le maçon, portugais, un peu plus haut dans la hiérarchie il y a les Italiens, et le chef de chantier est français, blanc en tout cas. Tout ce monde se balance des vannes sur ses origines et les clichés qui vont avec mais tout le monde mange ensemble et travaille dur. Les travailleurs immigrés, surtout ceux de la première génération, font le boulot que les jeunes Français n’ont plus envie de faire ». Il raconte, plus sobrement que les Marseillais, les excès et les défauts de cette ville qu’il a choisi d’aimer. La grève des poubelles ? Pas si dramatique, « Ils en rajoutent toujours des tonnes. A les entendre, c’était la guerre, n’exagérons rien, ça a été plutôt bien géré. Les feux de poubelle, il y en a eu quelques-uns… les rats aussi. Bon, il y en a ailleurs ».

Résigné sans être blasé, pessimiste sans être défaitiste. Les industries ? Elles sont parties. Les commerces pour les remplacer ? Il va falloir beaucoup de clients. Le port ? fini. « Je peux facilement faire la comparaison avec Lyon, dit-il. Lyon sans la chimie ne serait rien, mais là-bas, il y a depuis des décennies une vision politique pour la ville. Ici rien, des pagnolades entre des élus dont ni la compétence, ni l’honnêteté ne sautent aux yeux. On verra ce que donneront les projets… A deux ans de l’année de la culture en tout cas, je vous défie de trouver un lieu animé la nuit. Il y a trois pubs qui se battent en duel sur le Vieux Port, mais les restaurants sont vides, même le samedi soir. C’est une question d’argent. Dans le centre-ville, les gens n’ont pas 20 euros à dépenser dans un repas. Aussi simple que ça. Les écarts sont énormes, en quelques rues, on change de monde ». Fabrice Billion habite côté sud de la Canebière, encore assez près du centre pour ne pas justement changer de pays en rentrant chez lui. Assez loin pour s’éloigner des quartiers très populaires où il ne se sentirait pas chez lui. Il rentre à pieds d’ailleurs car dans la seconde ville de France, le métro ferme à 23h et les bus ne roulent pas la nuit.

Share

Ephémère rue des Arts

Rue Thubaneau

Ne pas passer en-dessous: sur les échafaudages, les soudeurs mettent la dernière main, toutes étincelles volantes, à un grand drapeau métallique qui s’allumera sans doute en néons bleu blanc rouge. Dans cette jolie cour de la rue Thubaneau, dans le quartier de Belsunce, le mémorial de la Marseillaise ouvrira ses portes au début de l’année 2011. Là, dit une plaque, « fut installé un ancien Jeu de Paume au XVIIe siècle puis le siège du club des Jacobins à partir de 1790. C’est de ce lieu mythique que partirent, en juin 1792, les révolutionnaires marseillais pour le palais des Tuileries en entonnant le chant de Rouget de l’Isle qui deviendra la Marseillaise ». Dans ce petit musée, un parcours spectacle devrait faire voyager les visiteurs à travers le temps et l’espace.100.000 visiteurs dit encore le programme… 300 par jour… En face, le Réservoir, le seul bar encore ouvert dans la rue attend avec impatience la déferlante de l’un des seuls projets identifiés de Marseille Provence 2013, année de la culture pour la ville. Aujourd’hui, il fait sourire les Marseillais comme l’arche branlante  en fer forgé qui se balance à l’entrée de la rue. Rue des Arts peut-on lire. Un bien beau nom pour redorer l’image de l’ancienne rue des putes, des bars et des hôtels borgnes. Elle aurait dû devenir le repère des artistes branchés censés lancer la gentrification du quartier entamée il y a plus de dix ans. Les immeubles ont été retapés, en façade au moins car dans les cours se dressent, tant bien que mal des taudis à moitié murés, des galeries ont bien ouvert en rez-de-chaussée. Petits loyers, baux précaires, ils auraient dû progressivement être remplacés par des bars ou des restaurants pour les nouveaux habitants de ce quartier voué à accueillir des jeunes familles locataires des  nouveaux investisseurs dans les logements vides, ou à la place des habitants « plus colorés » priés d’aller trouver un toit ailleurs. Les grilles sont baissées devant les galeries, certaines servent d’ateliers, pas de commerce. La rue est déserte. Les anciens habitants n’ont pas quitté ce quartier demeuré populaire. Les bobo’s attendus y sont peu venus ou n’y sont pas restés.

Share

Galéjades

Galéjade: terme usité en Provence pour désigner une façon exagérée et plaisante de raconter ou de peindre les choses.

Quelques perles glanées aux coins d’une rue, d’un bar, d’une table… Pour les parleurs pointus que nous sommes, ces ponctuations typiquement marseillaises nous semblent mises tout exprès au bout des phrases pour nous faire rire. Ce serait bien trop d’honneurs, avec ou sans nous, les mots fleurissent. Manquent les mains et l’accent.

Trois enfants se la racontent.

Moi, mon père, c’est le plus rapide.

ah-oui? comment ça? Ah ben il est coureur automobile, il fait du 200 à l’heure.

Ah mais non, c’est mon père à moi le plus rapide, il conduit le TGV…

Mais non… Mon père à moi, il va le plus vite, il pilote des avions, il fit du 1000 à l’heure.

Le dernier à parler, le minot marseillais:

Mais non, vous avez rien compris, le plus rapide du monde c’est mon père à moi, il travaille à la mairie de Marseille. Il finit à 5 heure, eh bé à 4h et demi, il est déjà à la maison.

A Marseille, on est avant gardiste, on a depuis toujours l’expérience du chaos.

Marseille, c’est Notre Dame de la Garde et le Vieux Port. Les touristes y vont pas plus loin que ça. La mairie non plus.

Barcelone, parole, c’est une beauté, c’est propre. Quand je pense qu’à Marseille on pense qu’à se regarder le nombril.

Ils pensent que les croisièristes vont nous sauver la ville.

Tout ça c’est la faute aux syndicats. j’ai travaillé sur le port. Je gagnais bien ma vie, jusqu’à ce que la CGT arrive dans mon entreprise. Ils ont négocié tellement d’avantage sociaux qu’au bout d’un an, la boite a fait faillite, on a tous été licenciés.

Le TGV, c’est le train qui fait monter les loyers.

A Marseille, les socialistes sont de droite.

Le feuilleton Plus belle la vie a imité tous les clichés du Panier et maintenant, ils vont nous refaire la place des 13 coins pour ressembler au décor du film

Poubelle la vie, ça c’est le coup fatal.

Je connaissais un ouvrier du bâtiment, il gagnait 1200 euros, il était marié avec trois enfants et il payait des impôts. Je lui ai dit: « montre moi ta déclaration », ce n’est pas normal. Dans la case revenu, il avait inscrit beaucoup plus, il trouvait que son salaire ne faisait pas assez « bien ».

Vous les avez rencontré les petits Mia, avec les bracelets et les bagues. Ils sortent pas très tôt, ils dorment tard, c’est fatigant de porter tous ces bijoux.

Quand la mairie a voulu mettre des parcmètres dans ma rue, tout le monde est descendu dans la rue pour manifester contre, et de manière spontanée. On s’est arrangé sur le tarif. Pendant la grève des poubelles,  je n’ai vu personne dans la rue.

A un moment, il faut toujours conclure, et là, on te l’embobine, on te l’enfarine…

A propos d’un parisien d’origine tunisienne descendu à Marseille: tiens, c’est bizarre un arabe qui parle le pointu.

Share