Ca y est, j’y suis. Illumination matinale. Il suffisait de marcher sur le terre plein central, plutôt un étroit muret, de la bretelle d’autoroute A55 qui rentre en ville à 110 à l’heure pour comprendre enfin ce gratte-ciel. Vision toute subjective sans doute, mais quand même. La tour de CMA-CGM, conçue par Zaha Hadid qui surplombe désormais le port de Marseille et la ville entière est cinétique. Et le dictionnaire ne me donne pas tort. Cinétique: se dit de l’énergie d’un solide en translation, vitesse d’un corps en mouvement. A bien regarder cette tour, au plus près, elle reprend les lignes des routes qu’elle domine, comme si elle même fuyait dans une autre direction. Prouesse d’architecte, sa courbe est en parfaite harmonie avec le mouvement des voitures qui passent à hauteur de son quatrième étage. Prouesse d’ingénieur, pour suivre cette ligne, la structure se plie, se tord, se penche sans angle et file à la verticale entraînant avec elles des panneaux de verre tous uniques ou presque. Prouesse d’urbaniste, sur le papier, la démonstration est sans doute implacable d’intégration dans le site. Mais quel site au fait? Au sol, l’espace est étroit, les trottoirs ridiculement peu large et le piéton perdu entre des tonnes de béton zigzague entre des piliers d’autoroute. Vue d’un peu plus loin, la tour émerge d’on ne sait trop où. De plus loin encore elle rougeoie dans les rayons du coucher de soleil. Depuis l’intérieur, il n’y a pas photo, vue à 360° unique et non partageable. Pour quel site déjà?
Le centre commercial de la Madrague
Voici le centre commercial de la Madrague. Probable que les Terrasses du Port, la vitrine commerciale d’Euromed ne ressemblera pas à ça. Dans cet immense ancien hangar à bateaux, les écrans plats braillent leur météo en polonais, le coq d’or est un spécialiste halal de l’agneau français, dans un petit coin des vendeurs proposent des tortues et de drôles de bestioles, les fruits et les légumes sont beaux et frais et dix ans après l’Euro, je me fais refiler une pièce de dix francs, sûrement fausse. Ce dimanche matin, les allées sont noires de monde, des enfants aux grand-pères et là où tout le monde nous a dit de garer nos sacs, l’ambiance est plutôt bon enfant, courtoise même et surtout joyeuse pour qui vient là en consommateur ou curieux. L’appareil photo est pliutôt mal vu mais la réprobabtion s’arrête à des regards, autre chose à faire… Ce grand foutoir apparent est très organisé, par secteurs, par échoppe. Après les outils suivent les ustensiles de cuisines, les tissus puis les maraîchers. Le bâtiment des antiquités est plein de meubles mais manquent les clients occupés à se rhabiller et se chausser pour l’hiver. Ces hangars à peine aménagés, compris dans le grand projet de réaménagement de la ville sont sans doute voués à disparaître. « J’en vis depuis 15 ans, dit un vendeur de piles et de cadenas, pas grassement mais j’en vis. Je paie 700 euros par mois pour cette boutique, à l’extérieur, c’est au mètre d’étal, 7 ou 8 euros. ça sera démoli, c’est sûr, mais pas avant 2040″.
Ces friches, une ville? Réaction de jacques Windenberger
Un »dévitaliseur »
Euroméditerranée… vaste projet dans lequel j’avais tenté de proposer un suivi documentaitre sur plusieurs années. Mais la démarche d’information dynamique avec et pour les habitants a semblé déranger les autorités aménageuses.
Peut on transformer un coeur de ville sans y associer les premiers intéressés, ses habitants ? Il est vrai qu’ils ne sont pas tous des « réguliers ».
A tout le moins ai-je pu, juste à temps, témoigner en 2006 de la mutation de la rue de la République où j’ai appris et vu le travail d’un nouveau métier marseillais, celui de « dévitaliseur ». Incarné par un jeune maghrébin, revêtu d’une combinaison blanche, un matelas de ses frères squatteurs sur l’épaule, il sortait d’un porche haussmannien son travail accompli : rendre impossible toute nouvelle résidence après avoir cassé canalisations, armoires électriques, muré portes et fenêtres…
Après les friches extérieures, si bien décrites par Catherine et montrées par Laurent,
des friches intérieures avaient été entreprises plusieurs années auparavant !
Ces friches, une ville?
Le bus n’est pas loin d’être plein. et c’est le dixième de la journée. Autant hier. Peu de jeunes à bord, deux adolescents sans doute traînés là par leurs parents. « Vous pouvez monter, on va y aller ». Où? Pas bien loin, dans les rues qui longent le port de commerce et au milieu des immeubles tout neufs, de verre, construits au nord de la place de la Joliette, le long de l’ancien entrepôt des docks reconvertis en bureaux il y a déjà quinze ans, « 80.000 m2, 200 entreprises, 3000 emplois et bientôt de nouveaux commerces » raconte la guide. Porte d’Aix, rue de la République, le Vieux Port, le J4. S’égrènent les chiffres, les m2, les projets, les noms d’architectes, les années de livraison des chantiers…
Le voyage dans le temps est plus aventureux. Car il faut s’imaginer que ces chantiers, ces millions de m3 de terre retournée, ces algécos par centaines, ces trous dans le sol, ces grues, laisseront la place à un quartier tout neuf. Le nouveau centre ville de Marseille, « vitrine touristique, pôle d’emplois, centre culturel… à deux stations de métro de la gare Saint-Charles et à trois heure de Paris ». Message reçu.
Une trentaine de chantiers sont en cours, bureaux, musée, centres commerciaux, hôtels, multiplex, tour de logements, hôpital, écoles, parkings… Un morceau de ville sur plus de 300 hectares qui raccorde le port de commerce et la gare maritime au vieux port et à la Cannebière par le bord de mer inaccessible depuis des années et s’enfuit jusqu’à l’Estaque au nord. La crise a stoppé net l’élan de ce projet baptisé Euroméditerranée, décidé par l’Etat il y a des années et finalement lancé en 1995. La perspective de 2013, année de la culture à Marseille, lui a redonné un peu de souffle. Pas question d’accueillir touristes et artistes dans les gravats, il faut faire le maximum en trois ans.
Un petit tour jusqu’à Cap Pinède, au nord, donne la mesure du travail achevé et de ce qui reste à faire. Des entrepôts à perte de vue, des parkings, des empilements de containers se dressent entre la ville et la mer. Des friches, un habitat de bric et de broc, un entrelacs de routes superposées dessinées pour la voiture et rien que pour elle. On y trouve aussi le « centre commercial de la Madrague ». Le nom est pompeux pour un immense marché, aux puces, aux légumes, aux vêtements, aux tissus, à la brocante, aux voleurs aussi, installé dans d’anciens hangars à bateaux. Loin, loin, loin de l’image aseptisée des prospectus d’Euromed. De là, depuis la passerelle d’autoroute qui pénètre jusqu’au coeur de la ville, une mince bande bleue au loin. La mer.
Retour vers le centre. La tour de verre de 143 mètres construite par l’armateur Jacques Saade pour loger sa société CMA-CGM émerge entre deux passerelles de béton, au bout d’une voie ferrée désaffectée. Le bâtiment conçu par Zaha Hadid, une star de l’architecture est encore poussiéreux. Dans six mois, sans ses palissades, il sera la première pièce de la nouvelle « skyline » de la ville, tracée devant les collines. A ses pieds, les espaces publics sont réduits à de minces trottoirs. Les piétons ne sont pas les bienvenus entre la route et les quais grillagés. Toujours impossible d’accéder à la mer et on se demande bien où court ce jogger, ou va ce couple traînant une valise, en route pour nulle part.
Les quais, une promenade? Les entrepôts des centres commerciaux? Les terrains vagues des bureaux? Les garages des logements? Les friches, une ville? Le bus hésite entre enthousiasme et scepticisme. « A Marseille ça ne marchera jamais, tous ces bureaux… il n’y a pas d’entreprises. Et puis ils disent on voudrait faire ça, on va faire ça et ça, mais c’est quand même notre ville » dit une jeune fille qui découvre le futur de « son » centre-ville décidé par d’autres. « Ca ferait du bien de voir des gens en costume et en cravate par ici », pense son ami. Des médecins parleraient de greffe, des sociologues de lien. Les aménageurs de cette vaste zone n’ont pas de mot. La doctrine est de faire de Marseille une capitale européenne à l’image de Barcelone. Qui sait derrière cette large façade urbaine, cette fameuse vitrine ce que deviendra le centre-ville d’aujourd’hui. Il ne ressemble en rien à ces projets et s’en sent pour l’instant exclu.
J’y suis, j’y vis, j’y reste, je ne veux pas être relogée
Contrairement à quelques ruines voisines, l’immeuble est en bon état. Mais sur sa façade blafarde, pas de linge, pas de fleur, aucun volet ouvert. La porte d’entrée régulièrement forcée est doublée d’un panneau d’acier. L’ascenseur fonctionne, ce qui évite aux visiteurs du 4ème étage de constater en montant les marches que toutes les portes des niveaux intermédiaires sont murées. Incroyable ailleurs, l’histoire de Blanche est d’une triste et grande banalité dans le quartier. A 64 ans, elle occupe seule un immeuble de 13 appartements, déserté par tous ses voisins, partis les uns après les autres en cinq ans, de leur plein gré, relogés par des bailleurs sociaux ou usés par l’incertitude.
Jeune mariée, en 1964, jeune mère, jeune divorcée… Infirmière de nuit pendant 40 ans à l’Hôtel Dieu puis à la Timone, sa vie de femme tient toute entière dans ces 80 m2 aménagés et tenus avec soin. Son bail « loi 48″ signé en 1967 la protège théoriquement de toute expulsion, à moins d’être relogée dans le même quartier au même prix. Pas de pression, pas de lettre, pas de menace, Blanche n’a pas subi comme certains de ses voisins les méthodes de « cow boys » des propriétaires. L’attente est presque pire. « Je n’ai rien demandé à personne, je voulais juste rester chez moi, j’aurai même été prête à racheter l’appartement, j’avais de quoi. Je ne veux pas être relogée, je veux être indemnisée ». Pas de réponse côté propriétaire qui lui envoie chaque trimestre relevé de loyers et de charges payés rubis sur l’ongle. 300 euros par mois tout compris, un prix imbattable. Les immeubles une fois rénovés sont loués à plus de 12 euros par m2, le même appartement couterait trois fois plus cher.
Vive la République
Lui va partir
Lui, je ne me souviens plus où il est allé
Eux, on n’a jamais plus entendu parler d’eux
Longue litanie des noms des délogés, expulsés, indésirables
Chapelet d’histoires tristes,
D’intérieurs bouleversés
De cages d’escaliers dévastées
Alignements d’immeubles fantômes
Panneaux de chantiers, palissades menteuses
Murs noircis, grilles baissées, portes cadenassées, volets clos
Une fenêtre est allumée au 4ème étage c’est la seule
Survivance encerclée de vide, survie ou rebellion?
Puzzle incomplet pour une première journée
Que reste-t-il de la rue de la République entre le vieux port et la place de la Joliette, de ce kilomètre percé dans la colline des Carmes pour y bâtir une rue et mener le bourgeois à la conquête des bastions ouvriers? L’histoire inachevée d’une grande partie de Monopoly en passe d’être gagnée, comme toujours, à l’usure, par ceux qui ont déclenché la guerre. L’histoire aussi de résistances conjuguées à tous les temps qui continuent de tenir tête à l’arrogance de l’argent. A la place des liens du quartier, du village et du voisinage s’est tissée une solidarité née du combat et d’une peur commune à 600 familles de devoir plier bagages après parfois une vie entière dans cet immeuble, à cet étage, entre ces murs. La rue de la République, « spéculateurs contre locataires » est un théâtre de personnages qui jouent sinon leur vie, souvent leur maison. La pièce dure depuis bientôt dix ans.
















