« Pour le développement. Contre le démantèlement »

« On s’est croisé, on s’est recroisé. On s’est perdu de vue. On s’est r’perdu de vue… » Pas facile, entre les fermetures pour cause de grève ou de manif’ contre la réforme du régime des retraites et nos rendez-vous à rentrer au chausse-pieds dans notre agenda, de rencontrer « La Poste ». Quand finalement on y parvient, c’est juste avant de prendre le car pour Quimper. Interview express !

- « Bonjour, nous voulions savoir si la Poste de Plozevet était menacée de… » On a à peine le temps de finir notre question que Ronan Sinquin, responsable de ce bureau, embraye :

- « Oui. Comme tous les petits bureaux de Poste, le nôtre est menacé de fermeture. Déjà, en 2000, ils avaient voulu réduire nos horaires d’ouverture. 150 habitants de Plozevet avaient manifesté. Le personnel avait fait grève pendant quatre jours. Du coup, ils avaient renoncé. Mais en 2006, rebelote. Et là, malgré nos quatre jours de grève, ils ont supprimé un emploi : celui du receveur. Avant cette « étape de restructuration » comme ils disent si bien, nous étions deux titulaires à part entière. Désormais, je suis seul avec plusieurs casquettes : responsable de bureau de proximité mais en plus guichetier, animateur, chargé du courrier et on m’a même demandé de faire le ménage ! Heureusement, des conseillers financiers interviennent sur rendez-vous pour les clients. Mais ce n’est pas fini : pour 2010, ils ont une nouvelle mouture. Celle de fermer le bureau de Poste le lundi matin. Alors que le lundi, c’est le jour où j’ai le plus de monde. Nous sommes ouverts du lundi au vendredi, six heures par jour, et le samedi, trois heures. On me demande du chiffre, mais ce n’est pas en fermant qu’on va en faire. Nous sommes pour le développement. Pas pour le démantèlement. »

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« Je ne suis pas un ouvre-boîte »

Dans d’appétissantes odeurs de moules-frites, Philippe Bosser, chef de cuisine au restaurant scolaire du collège Henri Le Moal, pousse un coup de gueule : « J’en ai eu ras-le bol de réchauffer des plats tout préparés. Je ne suis pas un ouvre-boîte ! Cuisinier, c’est un métier quand même. » Pour en finir avec les surgelés, quelques mois après son arrivée en 2002 dans les cuisines du collège, Philippe s’est tourné  vers les petits producteurs du pays. « J’achète en direct aux agriculteurs qui travaillent dans un rayon de 20 kilomètres autour de Plozevet. Comme des patates à Véronique Le Scaon, et des pommes à Jean-Pierre Sclaminec qui a un verger juste à côté du collège. » C’est ainsi que Philippe a retrouvé le bonheur de manier un épluche-légumes et de faire lui-même ses gâteaux.

Puis, un jour de 2005, sensibilisé par des copains qui mangeaient bio, il décide de cuisiner un repas 100% à base de produits biologiques. Il se souvient encore du menu : « En entrée, des carottes râpées et des tomates. En plat, du poulet avec des pommes de terre. Et en dessert, un yaourt et une banane. » Verdict : « La catastrophe. Presque tout a fini à la poubelle. J’avais rarement constaté un tel gâchis de nourriture. Des élèves, qui avaient vu les carottes arriver, critiquaient : Ah ! Mais il y a plein de terre dessus. C’est sale. Dans les magasins, elles sont propres… ça paraît dingue que des enfants qui ont grandi à la campagne fassent ce genre de réflexions. Et pourtant ! C’est comme ça. Les gamins d’aujourd’hui ont perdu l’habitude de la nature. »

Avec le recul, Philippe se dit qu’il « aurait dû y aller mollo. Il faut comprendre : beaucoup de parents d’élèves travaillent dans l’agriculture conventionnelle. Alors, proposer du jour au lendemain, sans aucune préparation, un repas bio… c’était voué à l’échec. » Depuis, avec le soutien de son chef d’établissement, Jean Cathala, il organise des opérations de sensibilisation, tant auprès des parents que des enfants. C’est ainsi que l’on peut voir des affiches placardées sur les murs de la cantine proclamant ces slogans : « Consommer bio, c’est voir plus loin. » Ou « Voici l’insecticide préféré des produits biologiques : la coccinelle. » Ou encore des posters de drôles de légumes comme les panais, les crosnes et les cerfeuils tubéreux. Hum ! Sans oublier les visites de la cantine à tous les nouveaux élèves entrant en 6ème ainsi que la participation, à tour de rôle, des pensionnaires à la préparation de leurs dîners le mercredi après-midi.

A l’écouter, le message commence enfin à passer. Tout comme le goût moins salé, moins sucré, bref, moins chimique des aliments bio :  « Les parents sont maintenant réceptifs aux messages touchant à la santé par les aliments et finissent par faire le lien avec l’environnement. » Philippe a ainsi pu « saupoudrer » davantage de bio dans ses menus. Tant et si bien qu’aujourd’hui, les produits issus de l’agriculture biologique représentent entre 20% et 25% des repas qu’il propose, avec son équipe, aux 250 demi-pensionnaires du collège. Devançant ainsi le Grenelle de l’environnement qui rend obligatoire d’intégrer, d’ici à 2012, 20% de produits bio dans toute restauration collective. Reste le problème du coût: « Pour nous y retrouver, nous faisons deux fois par mois des repas végétariens. Mais nous avons dû augmenter le prix du repas. » Et la difficulté de s’approvisionner afin de mener à bien cette mini révolution dans une région de tradition agricole conventionnelle : « Si j’ai de moins en moins de difficulté à trouver des légumes, des fruits, des oeufs ou du lait bio, c’est plus compliqué pour la viande. Heureusement, ça commence à bouger. »

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Le moissonneur de la mer

« Bonjour les miss ! Vous avez vos affaires ? » Joël Ansquer, l’un des derniers pêcheurs professionnels de goémon sur Plozevet, me passe en revue : « Bon, vous, un block-notes et un stylo, c’est facile. » Se tourne vers la photographe et ses grosses sacoches d’appareils photos : « La prochaine fois, un conseil, faites rédactrice ! » Nous tend des bottes à notre pointure ainsi que des gilets de sauvetage couleur kaki et bardées de poches comme des gilets pare-balles. Puis troque sa tenue de militaire au motif camouflage pour une combinaison de plongée. « J’aime pas les couleurs vives. Et j’aime pas tout ce qui brille. » Sans blague ! Nous voilà enfin parés pour ce qui ressemble à une opération commando…

Direction le port de Pors Poulhan. Joël gare sa voiture sur le parking. Ouvre le coffre qu’il cale avec une rame et farfouille dans son impressionnant bric à brac pour en sortir deux seaux, des casse-croûte ainsi qu’un couteau et cinq grands sacs en filet qu’il accroche à une ceinture. Surnommé « Rambo » par les  Plozévétiens, Joël a passé 22 ans dans la marine nationale comme maître d’équipage. « Je me suis engagé à 18 ans. Toutes ces années sur la flotte ! Vous vous rendez compte ? J’ai pratiquement été sur toutes les mers du globe. Le Breton s’exporte très bien ! Le problème, c’est son rapport à l’alcool. J’ai jamais compris pourquoi les gens buvaient comme ça. La bière, par exemple, ça pue et c’est dégueulasse, non ? »

Une fois à bord de son bateau baptisé « Ar Sparfel (l’épervier) – « Question confort, c’est pas le Normandie mais on se démerde ! » – Joël nous parle de ce pays qu’il n’a plus jamais quitté depuis qu’il a pris sa retraite, il y a dix ans : « Regardez ce ciel, il est resté pareil qu’à l’époque de Gauguin. Pourquoi j’irais passer des vacances ailleurs ? Ici, c’est un petit coin de paradis qui a su rester sauvage. On y est bien. J’ai ma maison, mes bateaux, mes motos. Je chasse et je pêche. » La pêche… On y retourne ! Joël conduit son bateau dans une petite anse à l’abri de la houle pour y jeter l’ancre. Glisse sa large carrure dans l’océan jusqu’à la taille. Et commence sa cueillette de goémon. Une algue que les Bigoudens appellent « Bein (pour goémon) Youd (pour semoule). Accrochées aux rochers qui se découvrent au fur et à mesure de la marée, les algues se laissent prendre dans ses mains de géant et finissent dans un sac aéré (orange !) pour bien évacuer l’eau de mer. « Il faut distinguer le Bein Youd de couleur rouge qui est pratiquement toujours immergé, et de meilleure qualité parce qu’il est plus lourd, du « Chondrus crispus » (son nom scientifique) de couleur verte qui pousse près du bord. » Moi, je fais moitié-moitié. Les deux mettent quatre à six mois pour repousser. »

Joël travaille ainsi en saisonnier, de mai à octobre, à raison de 18 jours par mois et de quatre à six heures par jour. « L’idéal pour pêcher, c’est une mer calme, de la visibilité pour bien repérer au fond de l’eau le goémon – qui peut aller jusqu’à 20 centimètres – et un fort coefficient de marée pour que le maximum de rochers soient dégagés. » Une bonne journée de récolte correspond à 200 kilos, ce qui lui rapporte 52 euros. Les tarifs s’élèvent à 26 centimes d’euros le kilo de goémon mouillé et à 1 euro le sec. Joël fait lui-même sécher ses algues. Une fois remontés sur son dos ses sacs – dont chacun pèse au minimum 20 kilos – il rince sa combinaison au lavoir, rentre chez lui et étale sa moisson sur sa terrasse pendant 12 heures. Quand le Bein Youd est bien sec, il charge sa voiture et emporte sa cargaison au café du Pouldu qui sert de lieu de stockage et de petit grossiste à Cargill. Cette société américaine, dont l’usine de traitement se trouve à Caen, en extrait les alginates, des épaississants utilisés dans l’industrie du papier, du textile, de la cosmétique ou de l’alimentaire. « C’est eux qui me salarient. Je suis devenu professionnel il y a seulement quatre ans, mais j’ai commencé à en ramasser dès l’âge de six ans. A l’époque, j’y allais à pied avec mes parents et mes grands-parents. On était nombreux les jours de forts coefficients. Ça grouillait…» de moissonneurs de la mer.

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« Les jeunes dans la galère »

Ordinateur portable sur leurs genoux, Maëlle et Maéva, 16 ans, se sont installées sur les marches de la Médiathèque afin de capter la Wi-Fi. « C’est fermé à cause de la grève. » Une vague de protestation qu’elles soutiennent « à fond ». Samedi, au lieu de se rendre en bus à Quimper pour faire du shopping dans la galerie commerciale de Leclerc, elles ont choisi de défiler à coup de « Sarko, t’es foutu, la jeunesse est dans la rue ». Et de « Les vieux sont dans la misère, les jeunes dans la galère. » « Parce que c’est pas logique de vouloir nous faire travailler jusqu’à 65 ans : les jeunes sont au chômage, et à cause de leur réforme, les boulots vont se libérer encore plus tard. Et puis, nous, on est étudiantes en BEP Carrière sanitaire et sociale. Notre métier, c’est l’aide à la personne. Comment on fera quand on aura plus de 60 ans pour aider des vieux qui auront pratiquement notre âge ? Il faudra nous porter ! »

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Le quêteur de mémoire

Demat ! *

L’établissement scolaire public Georges Le Bail (seule école maternelle et primaire de Plozevet) rassemble 261 enfants répartis dans 14 classes. Depuis quatre ans, trois d’entre elles – de la toute petite section au CM1 – proposent un enseignement bilingue franco-breton à égalité. Arnaud Chanard, 38 ans, instituteur bilingue, nous donne deux bonnes raisons d’apprendre le Breton dès le plus jeune âge :

- « La pratique du bilinguisme précoce facilite considérablement l’apprentissage des autres langues, comme l’anglais ou l’espagnol. Surtout lorsque les deux langues sont très différentes. Ce qui est le cas pour le Breton et le Français, que ce soit en termes de syntaxe, de systèmes de son ou d’accents toniques. Plus l’esprit fait de la gymnastique, plus il gagne en souplesse ! »

- « L’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (l’Unesco), a classé, en 2009, le breton parmi les langues en « danger sérieux d’extinction ». C’est pourquoi il faut militer pour la préserver. Comment ? En la transmettant aux enfants. Nos arrières-grands-parents – ceux qui ont aujourd’hui entre 80 et 90 ans – monolingues breton, avaient l’interdiction de parler leur langue à l’école. On encourageait même les enfants à faire de la délation entre eux. Celui qui était surpris à parler Breton se voyait accrocher un petit sabot autour du cou. Cette stigmatisation a tellement bien fonctionné que la génération qui a suivi – celle de nos grands-parents – ont intégré cette honte. S’ils comprenaient le Breton à force de l’entendre dans la vie de tous les jours, ils ne le parlaient pas puisque leurs parents avaient fini par se convaincre que c’était un frein à tout progrès social et donc ne leur en avaient même pas transmis les rudiments. Heureusement, les parents, c’est-à-dire la génération actuelle des 30-40 ans est parvenue à digérer cette honte. Par exemple, moi, je parle Breton à mes trois enfants : Gwenole, 8 ans, Gaedig, 10 ans et Aouregan, 1 an. Comme je suis biologiste de formation, je milite pour la biodiversité ! En clair, pour la préservation de toutes ces langues qui ont disparu sous la pression du colonisateur. Et il n’y a que les anciens qui trouvent à y redire ! Parmi les critiques qui reviennent le plus souvent : « C’est un combat d’arrière-garde. » « C’est une langue qui appartient au passé. » « Vous feriez mieux de leur appendre l’anglais, c’est plus moderne ». Bien sûr, j’ai des parades toutes prêtes !

* Bonjour en Breton.

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Des kouign Amann à la fraise !

Bernard Gonidec. 51 ans. En cinq dates.

1981 : « Comme mon père était malade, j’ai repris, à 21 ans, la boulangerie Gonidec située sur la route de Pors Poulhan, en dehors du bourg. Lui-même avait succédé à ma grand-mère. A l’époque, en milieu rural comme ici, les boulangers étaient aussi épiciers. Ils tenaient un café. Et faisaient du courtage avec les produits agricoles. Moi, je n’ai gardé que le pain et les gâteaux. »

1982 : « Tous les lundis, je suis allé à Ploufragan pour suivre une formation continue. A la fin de l’année, j’ai obtenu mes deux CAP : boulanger et pâtissier. Je connaissais les rudiments du métier pour avoir grandi au milieu de la farine, mais j’avais un BTS chaudronnerie : autant dire, rien à voir ! J’aime mon métier, sinon, depuis 30 ans, je n’aurais pas continué à me lever à des heures pas possibles ! Je travaille de 4h à 13h. Je me couche à 22h. Je ne fais pas de sieste l’après-midi, sinon je suis foutu. Le matin, je mange une baguette entière que je beurre. Je prends mon café. Et c’est parti ! »

1995 : « J’ai repris une affaire à Mahalon et une autre à Pont-Croix. Et, en 1999, une troisième à Gourlizon. Le pâtissier de Mahalon fournit les trois autres en gâteaux. Et chaque boulangerie fait son propre pain. Sauf celle de Gourlizon alimentée par Mahalon. Les mercredis, je propose des portes-ouvertes à Mahalon pour montrer aux gens comment on fabrique le pain, le gâteau breton et le kouign Amann. On ne peut plus, comme autrefois, faire pendant 40 ans la même baguette. Il faut toujours s’adapter, se diversifier. Mais sans pour autant proposer tout et n’importe quoi comme j’ai vu une fois : des kouign Amann à la fraise ou au chocolat ! Non, mais, vous vous rendez compte ? Quel attrape touriste ! Et encore, je pense pas que les touristes soient aussi idiots pour acheter ça ! »

2000 : « J’ai été élu à la Chambre des métiers et de l’artisanat du Finistère responsable de l’Ouest Cornouaille, dont fait partie Plozevet. J’entame aujourd’hui mon troisième mandat. Le commerce est sur une pente difficile dans la commune. Comme partout ailleurs, la grande distribution cause beaucoup de tort aux petits commerces du bourg. Mais on a quand même réussi à garder au moins un commerce de chaque métier : boulangerie, boucherie, charcuterie, restaurant, crêperie, horloger, coiffeur, etc. Même chose avec les artisans : on peut construire une maison de A à Z en faisant appel aux artisans de Plozevet. Le problème, c’est les maraîchers : ils n’ont pas su se rassembler en coopérative, contrairement à ceux du Finistère Nord. Il n’en reste plus qu’un, alors qu’avant, on appelait les terres de maraîchage qui bordaient les côtes de Plozevet « la ceinture dorée ». Ce qu’il faudrait, c’est développer le tourisme hors saison car il se concentre uniquement sur un mois : du 21 juillet au 27 août. Heureusement, il y a les propriétaires de maisons secondaires qui viennent, depuis Paris ou Nantes, passer ici les vacances de la Toussaint, de Noël, de Gras et de Pâques. »

2010 : « Aujourd’hui, j’ai dix-neuf salariés. Mon épouse est responsable des vendeurs. Et moi, de la production. Mais avec la crise, depuis un an ou deux, c’est plus difficile. Avant, les anciens du village venaient tous les jours, maintenant ils ne viennent plus qu’un jour sur deux. Je fais aussi plus de gros pains. De mon côté, les prix des céréales augmentent. Mais je me vois mal répercuter la hausse sur le prix du pain. Heureusement, il y a aussi de bonnes choses : depuis quatre, cinq ans, les gens font plus attention à ce qu’ils mangent. On me commande des pains fabriqués avec de la farine biologique. J’en fais 50 le mercredi et 50 le samedi. J’ai l’impression qu’on commence à se détourner de la consommation de masse pour un retour à des produits plus naturels. »

Depuis le seuil de sa boulangerie, Bernard Gonidec nous regarde partir. Sa silhouette colossale drapée de blanc et nappée de farine ! Une cliente l’interpelle en riant : « T’aurais pu mettre un tablier propre quand même pour les journalistes ». « Ben non. C’est ça la ruralité ! »

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