Bernard Gonidec. 51 ans. En cinq dates.
1981 : « Comme mon père était malade, j’ai repris, à 21 ans, la boulangerie Gonidec située sur la route de Pors Poulhan, en dehors du bourg. Lui-même avait succédé à ma grand-mère. A l’époque, en milieu rural comme ici, les boulangers étaient aussi épiciers. Ils tenaient un café. Et faisaient du courtage avec les produits agricoles. Moi, je n’ai gardé que le pain et les gâteaux. »
1982 : « Tous les lundis, je suis allé à Ploufragan pour suivre une formation continue. A la fin de l’année, j’ai obtenu mes deux CAP : boulanger et pâtissier. Je connaissais les rudiments du métier pour avoir grandi au milieu de la farine, mais j’avais un BTS chaudronnerie : autant dire, rien à voir ! J’aime mon métier, sinon, depuis 30 ans, je n’aurais pas continué à me lever à des heures pas possibles ! Je travaille de 4h à 13h. Je me couche à 22h. Je ne fais pas de sieste l’après-midi, sinon je suis foutu. Le matin, je mange une baguette entière que je beurre. Je prends mon café. Et c’est parti ! »
1995 : « J’ai repris une affaire à Mahalon et une autre à Pont-Croix. Et, en 1999, une troisième à Gourlizon. Le pâtissier de Mahalon fournit les trois autres en gâteaux. Et chaque boulangerie fait son propre pain. Sauf celle de Gourlizon alimentée par Mahalon. Les mercredis, je propose des portes-ouvertes à Mahalon pour montrer aux gens comment on fabrique le pain, le gâteau breton et le kouign Amann. On ne peut plus, comme autrefois, faire pendant 40 ans la même baguette. Il faut toujours s’adapter, se diversifier. Mais sans pour autant proposer tout et n’importe quoi comme j’ai vu une fois : des kouign Amann à la fraise ou au chocolat ! Non, mais, vous vous rendez compte ? Quel attrape touriste ! Et encore, je pense pas que les touristes soient aussi idiots pour acheter ça ! »

2000 : « J’ai été élu à la Chambre des métiers et de l’artisanat du Finistère responsable de l’Ouest Cornouaille, dont fait partie Plozevet. J’entame aujourd’hui mon troisième mandat. Le commerce est sur une pente difficile dans la commune. Comme partout ailleurs, la grande distribution cause beaucoup de tort aux petits commerces du bourg. Mais on a quand même réussi à garder au moins un commerce de chaque métier : boulangerie, boucherie, charcuterie, restaurant, crêperie, horloger, coiffeur, etc. Même chose avec les artisans : on peut construire une maison de A à Z en faisant appel aux artisans de Plozevet. Le problème, c’est les maraîchers : ils n’ont pas su se rassembler en coopérative, contrairement à ceux du Finistère Nord. Il n’en reste plus qu’un, alors qu’avant, on appelait les terres de maraîchage qui bordaient les côtes de Plozevet « la ceinture dorée ». Ce qu’il faudrait, c’est développer le tourisme hors saison car il se concentre uniquement sur un mois : du 21 juillet au 27 août. Heureusement, il y a les propriétaires de maisons secondaires qui viennent, depuis Paris ou Nantes, passer ici les vacances de la Toussaint, de Noël, de Gras et de Pâques. »
2010 : « Aujourd’hui, j’ai dix-neuf salariés. Mon épouse est responsable des vendeurs. Et moi, de la production. Mais avec la crise, depuis un an ou deux, c’est plus difficile. Avant, les anciens du village venaient tous les jours, maintenant ils ne viennent plus qu’un jour sur deux. Je fais aussi plus de gros pains. De mon côté, les prix des céréales augmentent. Mais je me vois mal répercuter la hausse sur le prix du pain. Heureusement, il y a aussi de bonnes choses : depuis quatre, cinq ans, les gens font plus attention à ce qu’ils mangent. On me commande des pains fabriqués avec de la farine biologique. J’en fais 50 le mercredi et 50 le samedi. J’ai l’impression qu’on commence à se détourner de la consommation de masse pour un retour à des produits plus naturels. »
Depuis le seuil de sa boulangerie, Bernard Gonidec nous regarde partir. Sa silhouette colossale drapée de blanc et nappée de farine ! Une cliente l’interpelle en riant : « T’aurais pu mettre un tablier propre quand même pour les journalistes ». « Ben non. C’est ça la ruralité ! »
