Christophe entame son dernier tour. Il est 10H45 à la gare RER de Sarcelles. Les voyageurs rentrent un à un, habitants du grand ensemble ou du vieux village. « Des habitués, qui prennent toujours le bus à la même heure, des gens qui reviennent du boulot, des jeunes qui vont au lycée rousseau ou tourelle, des vieux qui vont au marché », dixit Christophe.
Originaire du quartier Camille Saint-Saëns, il tourne en boucle dans sa ville, à l’image de son bus, après 14 années passées à faire la 368. « Lorsque je suis rentré à la régie, on m’a dit : t’es puni, t’as fait quelque chose ? Non j’étais content. Ici, c’est chez moi. Le 368 je le prenais étant jeune. C’est ma ligne, celle que je préfère, car elle ne fait que sarcelles. Quant t’entends parler de sarcelles, c’est le 368 ».
Le bus démarre. Le machiniste a commencé à 5H30 du mat’. La route déroule son long bandeau d’asphalte, accompagné des noms des stations qui défilent. Le soleil perce à travers les vitres. Quelques bonjours viennent casser le rythme de cette litanie. Christophe répond, poliment. Un comportement, un regard, une parole. Des petits rien qui font tout. Lui appelle cela la « méthode à l’ancienne ». Les boutons pour lancer la voix douce d’une femme qui parle pour rappeler les gens à l’ordre ne sont décidément pas son truc. « Je ne mets pas de message automatique. Je me lève et je leur parle. C’est comme la vitre, je ne la mets pas. Elle me gêne, quand les gens parlent tout doucement. Ca me fait un reflet en plus, ça m’empêche de les voir. Il y a des collègues, qui la mettent pour être tranquille ou qui ne regardent pas les gens, moi c’est le contraire ».
Savoir se conduire plus que savoir conduire, là est la difficulté du métier de chauffeur de bus. « Une fois, j’attends un mec, Le gars je ne l’avais pas vu, il pensait que je l’avais fait exprès. Il finit par monter et m’insulte copieusement en plus. J’ai mis un coup de frein, terminus tout le monde descend. Tu ne veux pas partir, tant que t’es dans le bus, on reste la, j’ai dit. Il a fini par se barrer et j’ai récupéré les voyageurs. Je peux pas laisser passer ca, j’étais obligé de réagir, sinon on va dire ce conducteur c’est un blaireau, il ferme sa gueule et le lendemain un autre va te refaire la même scène ».
Seul dans sa cabine, le machiniste est une vigie, un point fixe dans l’horizon urbain sur lequel se concentrent les tensions lorsqu’elles apparaissent. « Les gens rentrent le soir, ils ont passé une mauvaise journée, loupé leur train et c’est nous qui prenons. Ici on aime pas deux choses : les flics et les gens de la RATP. Pour eux, on est l’ETAT, les représentant du service public. Le matin je suis comme eux, j’ai pas envie d’aller bosser, je suis pas une machine. Mais je porte l’uniforme. Alors, pour tenir psychologiquement, il faut savoir tout faire, chauffeur, assistante sociale pour déminer les conflits. »
L’escorte des bus par la police, comme à Tremblay, le laisse perplexe. « Ce qui me dérange c’est le mot peur. Tu peux avoir une appréhension, mais je ne veux pas aller au boulot avec la peur. Sinon je ne ferai pas ce métier la. Il faut avoir un caractère fort pour faire ça et je me suis forgé un caractère en vivant ici. Je sais comment ça marche. Les accrochages, les petites insultes. On se jauge, on se teste, c’est comme ça ici ».
Parfois, la violence fait irruption dans le bus. Comme en 2009, lorsqu’un conducteur s’est fait tirer dessus. La balle avait traversé la cabine, sans faire de blessé. « Cela faisait longtemps que c’était pas arrivé. Il y a aussi des règlements de compte entre quartiers et le point de ralliement c’est la gare. Des gens sont montés dans le bus avec battes de baseball, des barres de fer. A mon époque, c’était déjà ca. Les punks contre les rockers. Ils s’attendaient et se tapaient dessus à la fin. Ce qui est plus dur maintenant, c’est que des gars rentrent avec des armes ».
Christophe habite maintenant un coin tranquille, du côté de Chantilly. Une vie de famille, des enfants qu’il retrouve après son service. « J’ai plein de potes qui quittent Sarcelles. Les loyers sont super cher, les impôts locaux aussi. A un moment tu ne peux plus. Mes enfants, je les emmène de temps en temps ici et je leur fais voir ce qu’on a vécu. Les immeubles, le parking où on jouait au foot. Je leur dis aussi de ne pas se laisser faire. Sinon ils vont tout le temps se faire dépouiller. Tu y vas, tu mets le pied dedans. Ils n’ont pas grandi dans une cité. Je ne voulais pas. Pourquoi je reste ici ? Je pourrais dire j’ai donné. Ben non je reste à Sarcelles. Ca marque. J’aime bien mes petits voyous. Ils ne sont pas méchants. J’ai fait des conneries ici, moi aussi, faut pas croire. On a tous fait des conneries, et puis je suis passé à autre chose. »